Baltimore : la presse (re) découvre les « balades » mortelles de la police

Vincent Coquaz, 28.04.2015, Arrêt sur images

Et en France ? Etranglement policier à Paris révélé tardivement

Négligences policières ou violences volontaires ? Après une nuit de heurts entre la population noire de Baltimore et les forces de police, la mort de Freddie Gray, jeune Noir de 25 ans, des suites de son arrestation le 12 avril dernier, continue de faire débat. En cause, sa blessure mortelle à la moelle épinière, causée par une fracture des vertèbres cervicales. Là où la police reconnaissait d’abord des négligences, l’hypothèse de violences volontaires – voire d’une pratique courante, les « rough rides » – est désormais évoquée. Une pratique particulièrement dangereuse qui consiste à placer les suspects à l’arrière des fourgons sans les attacher et à volontairement conduire de façon brutale.

« La police a pu ne pas respecter la règle sur les ceintures de sécurité« , titrait Fox News le 23 avril dernier, à propos de la mort de Freddie Gray. Ce jeune Noir de Baltimore a été victime d’une fracture des vertèbres cervicales à la suite de son arrestation le 12 avril dernier, pour possession d’un couteau à cran d’arrêt, après une poursuite à pied. Dans le coma pendant une semaine, il est mort de ses blessures le 19 avril. Il était âgé de 25 ans.

Dès lors, la plupart des questions sur sa mort se focalisent sur le trajet dans le fourgon de police qui a suivi son arrestation, puisqu’il a été hospitalisé immédiatement après, alors qu’il ne pouvait plus « parler ni respirer » selon la police. Les différents communiqués de la police de Baltimore semblaient en effet admettre plusieurs négligences à propos du transport de Freddie Gray. Dans un premier temps, la police a indiqué avoir « enfreint » les règles sur la ceinture de sécurité à l’arrière du fourgon, puis admis qu’elle « n’avait pas d’excuse » pour n’avoir pas prodigué des soins à Gray à temps.

Baltimore

Mais le Baltimore Sun, dans son édition du jeudi 23 avril, a mis en lumière un élément jusque-là ignoré par le reste de la presse : les « rough rides », qu’on pourrait littéralement traduire par « balades brutales« . L’article, titré « Freddie Gray n’est pas le premier à sortir d’un fourgon de la police de Baltimore avec de sérieuses blessures« , décrit ce qui pourrait être une pratique plus ou moins courante des forces de police de la ville de la côte Est. Elle consiste à conduire volontairement de façon brutale le fourgon de police alors que l’interpellé est menotté et non attaché à l’arrière pour le « blesser ou le faire souffrir« , comme le décrivait un ancien policier de Baltimore interrogé lors d’un procès en 2010.

Le quotidien local cite plusieurs exemples, dont celui d’une libraire de 27 ans, qui poursuit aujourd’hui la ville pour des faits de ce type qu’elle aurait subis en 2012. « Ils s’arrêtaient violemment pour que je sois projetée contre le mur et ils prenaient des virages très larges, très vite. J’étais terrifiée. Vous vous sentez comme de la marchandise, vous ne vous sentez plus humain« , explique Christine Abbott, qui a depuis été interrogée par CNN. Elle raconte comment elle a été jetée au sol lors d’une intervention à son domicile avant d’être « poussée dans le fourgon » menottée et avec sa robe déchirée, le tout pour une simple intervention pour tapage nocturne lors d’une soirée organisée chez elle.

https://dailymotion.com/video/k7Evm5aE3BbCTQaWEjO?logo=0&info=0

LES « NICKEL RIDES » DE LA POLICE DE PHILADELPHIE

Et la pratique n’est ni nouvelle ni cantonnée à Baltimore. En octobre dernier, Fox News racontait l’histoire d’un Irlandais, James McKenna, de visite à Philadelphie en 2001, et victime à l’époque de ce qui s’appelle là-bas une « nickel ride« . Le nom fait référence aux montagnes russes (« ride ») qui coûtait 5 cents (soit un nickel, nom donné à la pièce de 5 cents) il y a plus de trente ans. En se heurtant très violemment la tête dans le fourgon après un « freinage brutal » des policiers, McKenna s’est notamment brisé trois vertèbres. L’Irlandais s’en est sorti sans infirmité permanente mais avec des plaques métalliques sur le front et dans le dos. Il a choisi d’attaquer la ville de Philadelphie et a obtenu le versement 490 000 dollars.

Fox

Sept ans plus tôt, Gino Thompson devenait lui paralysé des membres inférieurs à vie après la même mésaventure aux mains de la police de Philadelphie en avril 1994 : un freinage brutal après de violentes accélérations à l’arrière d’un fourgon. Sa blessure ? Une lésion de la moelle épinière, tout comme Freddie Gray à Baltimore il y a deux semaines. Dans son cas, la ville avait concédé un paiement de 600 000 dollars pour mettre fin aux poursuites. Idem pour Calvin Saunders, qui a touché 1,2 million de dollars après avoir été lourdement blessé dans les mêmes circonstances en 1997, toujours à Philadelphie.

Des blessures courantes à la moelle épinière donc, causées par la configuration des fourgons (des bancs particulièrement durs et étroits, sans ceinture de sécurité), la position de l’interpellé (mains menottées dans le dos) ainsi que par la conduite volontairement brutale des agents, détaillait en 2001 le Philadelphia Inquirer.

Face à la multiplication des exemples repris depuis quelques jours par la presse, comme sur Buzzfeed par exemplequi note que le premier procès remonte à 1985, le mot-clé #RoughRide est désormais utilisé pour dénoncer cette pratique sur Twitter :


De nombreux tweets dénoncent la pratique du « Rough Ride » et décrivent par exemple l’intérieur des fourgons de police

FREDDIE GRAY ÉTAIT-IL BLESSÉ AVANT DE RENTRER DANS LE FOURGON ?

Problème : certains utilisateurs de Twitter s’inquiètent de cette nouvelle attention portée aux « rough rides« , qui cacherait selon eux les véritables raisons de la mort du jeune homme. « Tout ça détourne l’attention de ce qui est arrivé à Fred avant qu’il soit mis dans le fourgon« , estime ainsi un Twittos du nom de Michael Seif. Dans les réponses à son tweet, plusieurs soulignent en effet que les vidéos de l’arrestation suggèrent que Gray n’était déjà plus capable de marcher avant même d’entrer dans le véhicule de police, et que le trajet aurait pu « seulement » aggraver son état.

Sur les différentes vidéos de l’arrestation, on peut en effet entendre Gray hurler, vraisemblablement de douleur. Surtout, plusieurs témoins de la scène indiquent que Gray était incapable de marcher. « Ses jambes ! Regardez sa jambe, elle a l’air cassée ! Vous le traînez comme ça alors que sa jambe est cassée » crie une passante qui filme la scène. Sur une autre vidéo, un témoin lance « pas étonnant qu’il ne puisse plus utiliser ses jambes, vu comme vous avez utilisé vos Taser« .

https://dailymotion.com/video/k5tKHVlVmrOEvjaWEzH?logo=0&info=0

Un autre témoin de la scène décrit par ailleurs Freddie Gray comme « plié comme un origami » lorsqu’il était maintenu au sol par les policiers. Il précise d’ailleurs qu’un des policiers « avait son genou sur la nuque » de Gray, précisément à l’endroit de sa blessure mortelle.

Et en France ?

Le Parisienrévélait la semaine dernière une affaire qui n’est pas sans rappeler la mort de Freddie Gray : dans la nuit du 5 au 6 mars à Paris, un Noir de 33 ans, Amadou Koumé, est mort « après son interpellation musclée« . Un décès « dans une enceinte de police [qui] n’avait jusqu’ici jamais été ébruité » et dont les circonstances ne sont encore que partiellement connues. « Selon les premiers éléments de l’enquête, Amadou a été interpellé le 6mars à 0h05 à proximité du secteur de la gare du Nord alors qu’il tenait des propos incohérents. «Quand les policiers ont voulu le menotter, il s’est débattu. Ils ont dû procéder à une manœuvre d’étranglement pour lui passer les menottes. A l’arrivée au commissariat à 0h25, ils se sont rendu compte qu’il était amorphe. Le Samu a tenté de le ranimer, en vain.» Le décès d’Amadou a été officiellement constaté à 2h30. » détaile simplement le quotidien.
Une enquête a été ouverte par l’IGPN pour « homicide involontaire » et une plainte contre X déposée par la famille pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner et abstention de porter assistance à une personne en péril« .

Surtout, certains sites militants soulignent qu’Amadou Koumé a été victime d’une « manœuvre d’étranglement« , au moment de l’interpellation, qui aurait entrainé sa mort. Comme pour le cas de Freddie Gray, cette mort met donc en lumière une pratique souvent méconnue : l’immobilisation par étranglement des suspects jugés dangereux ou agités. Une pratique dénoncée par La Ligue des Droits de l’Homme ou Amnesty International, qui depuis quinze ans demandent son interdiction, comme c’est déjà le cas en Suisse et en Belgique.

Emission du 7 mai 2015 : USA : « IL Y A UN LIEN ÉVIDENT ENTRE AUSTÉRITÉ ET PERSÉCUTION POLICIÈRE DES NOIRS »

De Martin Luther King à Baltimore

Des policiers blancs qui tirent sur des hommes noirs, souvent désarmés, parfois même sur des enfants : ces vidéos se succèdent à un rythme accéléré. Elles nous arrivent en Europe notamment depuis les émeutes de Ferguson. Elles sont vues des dizaines de millions de fois et pourtant, rien ne change aux pratiques policières américaines. Alors que les images des manifestations pour les droits civiques il y a cinquante ans avaient bousculé l’histoire aux Etats-Unis, pourquoi les vidéos virales d’aujourd’hui restent sans effet ? C’est l’une des questions que nous posons cette semaine à l’historienne Sylvie Laurent, auteure de Martin Luther King, une biographie intellectuelle et politique (Seuil, 2015). Pour éclairer la situation en France, notre second invité est Mathieu Molard, journaliste pour le site StreetPress, qui enquête régulièrement sur des cas de violences policières.

L’émission est présentée par Daniel Schneidermann, préparée par Justine Brabant et Vincent Coquaz,
et déco-réalisée par Axel de Velp et François Rose.

https://dailymotion.com/video/k6cuBMqDEk6gdab4yEu

Le making-of de l’émission, par Justine Brabant

« Racisme, ou le déni par l’image » : il y a un mois, la tribune de l’historienne Sylvie Laurent sur les violences policières aux Etats-Unis – de Martin Luther King à Ferguson et Baltimore – nous avait interpellés. Cette semaine là, nous tournions une émission sur les services secrets français. Pas le temps, pas vraiment l’occasion d’évoquer la situation américaine. Mais nous avions gardé le texte et le nom de son auteure en tête.

Lorsque les images de Baltimore en flammes nous sont arrivées, nous y avons repensé. Car oui, plaidons coupable : comme les chaînes de TV américaines qui se sont vues reprocher de n’aller sur place que lorsque cela avait mal tourné, notre attention s’est portée sur Ferguson et Baltimore lorsque les villes ont commencé à brûler. À Ferguson, en novembre 2014, suite à l’annonce de la non-inculpation du policier qui a tué Michael Brown ; à Baltimore, il y a dix jours, lorsque après plusieurs manifestations pacifiques contre le meurtre de Freddie Gray, les premières violences ont surgi.

À Ferguson, à Baltimore, mais également à New York après la mort d’Eric Garner, à Saint Louis après celle de Kajieme Powell, ou encore à Cleveland après la mort d’un enfant de 12 ans, Tamir Rice, les policiers n’ont pas été condamnés. Hillary Clinton et Rand Paul ont plaidé pour une réforme du système judiciaire américain. Et ? Et c’est tout. Les polices américaines continuent de se voir distribuer gratuitement des équipements militaires par le Pentagone grâce au « programme 1033 ». Il y a cinquante ans pourtant, relève Sylvie Laurent dans sa tribune, « les enfants balayés par les lances à incendies de Birmingham saisies par la télévision, les crocs saillants d’un berger allemand refermés sur le flanc d’un manifestant noir pacifique immobilisé par deux officiers à lunettes de soleil, capturés par le photographe Bill Hudson et que le New York Times publia en 1963 furent des catalyses remarquables du changement social. »

Pourquoi aujourd’hui, malgré les vidéos, la justice tarde à venir ? Sylvie Laurent accepte de venir en débattre. Elle prend le temps de nous transmettre des images d’archives pour appuyer son propos, mais pas de vidéos récentes de meurtres de Noirs: elle refuse de les regarder – et explique pourquoi lors de l’émission.

Et en France ? En comparaison de la déferlante de vidéos de brutalités policières aux Etats-Unis, la police hexagonale est très peu filmée – a fortiori en flagrant délit de violences. Ces dernières années, on recense tout juste la vidéo d’unearrestation musclée à Joué-les-Tours, celle d’une intervention dans une caravane sur la ZAD de Sivens, et quelques sujets de journaux télévisés au moment de la mort de Rémi Fraisse.

Est-ce à dire que les violences n’existent pas ? Non : un sociologue, Fabien Jobard, y a même consacré un ouvrage intitulé Bavures policières. Un autre sociologue qui a enquêté sur la police des quartiers, Didier Fassin, consacre un chapitre spécifique aux violences dans son livre La Force de l’ordre. Mais le nombre de cas d’homicides commis par des policiers français n’a rien à voir avec la situation aux Etats-Unis: « Le taux d’homicide policier est de l’ordre d’une douzaine par an en France, et de plus de 500 par an aux Etats-Unis« , m’explique Fabien Jobard. D’où viennent ces chiffres? « D’estimations par des sources de presse, détaille le sociologue. Personne n’a de comptage officiel, et le chiffre sur les Etats-Unis est d’ailleurs plutôt l’estimation basse. »

Un média tente toutefois de rapporter les quelques cas de violences policières qui lui parviennent : StreetPress. Ce site spécialisé dans la couverture des sujets urbains (essentiellement parisiens) a une section « bavures policières »plutôt fournie. La rédaction de StreetPress est généralement alertée sur ces cas par des collectifs : le Collectif Angles Morts (que je cherche à joindre via leur éditeur, sans réponse), le Collectif Urgence notre police assassine, ou encorela Brigade anti-négrophobie.

Pour porter leur cause, ces collectifs ne peuvent pas s’appuyer sur des images: elles n’existent pas. Alors ils dessinent, comme sur cette série d’affiches éditées par le collectif « Résistons ensemble contre les violences policières et sécuritaires ». Sous les illustrations des altercations et des arrestations qui ont conduit à des morts, ils ont fait figurer des silhouettes anonymes : les cas qui resteront inconnus, faute de poursuites. Car les violences policières restent une boîte noire compliquée à ouvrir. Le journaliste de StreetPress Mathieu Molard, qui a enquêté sur plusieurs cas (mais également sur le « business » des plaintes pour outrages), nous raconte en plateau comment il travaille. Dans l’émission, il regrette d’être l’un des seuls journalistes (avec les éditions locales du Parisien) à s’y intéresser. Avis aux reporters.

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