Documentaire de Paul Moreira : Danse avec le FN

Dans « Danse avec le FN », le réalisateur Paul Moreira part à la rencontre des nouveaux électeurs du parti de Marine Le Pen. Loin des clichés sur l’extrême-droite, on y découvre des citoyens cabossés, en plein désarroi, qui « ont surtout besoin qu’on les écoute ».
Paul Moreira dialogue avec des jeunes qui ont choisi le vote FN.

Il l’annonce dès les premières images en filmant une bande de crânes rasés vociférant : « Désolé les gars, ça va pas être possible ! » Au départ de son voyage au cœur du nouvel électorat du Front National, Paul Moreira, journaliste et réalisateur, patron de l’agence Premières Lignes, tient à poser d’entrée les règles du jeu. Pas question de s’appesantir sur le folklore et les gros beaufs pleins de bière. Ils existent, mais ce n’est pas le propos. Non, ce qu’il veut faire, lui qui a fui avec ses parents le Portugal de Salazar alors qu’il avait trois ans, c’est comprendre pourquoi tant de gens, qui à priori n’avaient pas particulièrement de sympathies pour le parti de la famille Le Pen, votent aujourd’hui pour lui.

« Je voulais rencontrer des gens comme tout le monde» dit-il alors que l’on voit Pascal, sidérurgiste d’Arcelor Mittal au chômage, Marie, ancienne syndicaliste et élue de la mairie d’Aillanges, Marie-Cécile, qui élève seule son petit garçon dans le sud de la France, lui ouvrir leur porte : «je voulais prendre le risque de devenir leur ami, les écouter sans les juger, saisir le moment où ils avaient basculé. » C’est une drôle de balade aux quatre coins de la France qui commence. On y voit des gens qui ont toujours voté à gauche, dépités par les promesses non tenues du gouvernement Hollande, et des représentants des classes moyennes, « venus de la droite républicaine », asphyxiés, ne s’en sortant plus et n’ayant droit à aucune aide, persuadés que « les étrangers en situation régulière ont droit à toutes les aides, allocations et RSA. » Ils l’ont vu sur Internet. Comme ils ont vu que partout en France, les musulmans priaient dans la rue au mépris de toutes les règles républicaines. Même si, non, « ici il n’y a pas d’étranger et que les quelques musulmans qu’on croise sont plutôt bien » avoue Jean-Luc, marchand de chaussures picard qui passe ses nuits sur les réseaux sociaux et boit les paroles d’Eric Zemmour.

Dénominateur commun de ces nouveaux électeurs : ils n’ont plus confiance en personne et pensent qu’on leur cache la vérité. A commencer par les anciens d’Arcelor, qui ont cru jusqu’au bout que les socialistes allaient sauver l’entreprise, et ont voté massivement pour François Hollande en 2012. Lui président l’avait promis, Montebourg voulait nationaliser. Las, Jean-Marc Ayrault a annoncé quelques mois plus tard que l’ « option de la nationalisation n’était pas retenue ». Quelques semaines plus tard, Marie da Silva, compagne d’un intérimaire et de toutes les manifesations, se retrouve suppléante du candidat FN à la mairie d’Hayange : « on s’est plantés avec la droite, on s’est plantés avec la gauche, alors pourquoi pas le FN ? » Et Pascal pense que « les décisions se prennent en haut », dans les centres de la « finance internationale ». Un sentiment d’abandon qui est le terreau idéal du vote et de l’engagement FN. A ce moment du documentaire, Paul Moreira fait ce qu’il va faire avec tous les intervenants : il va aller enquêter, et ramener des réponses. Interroger Montebourg (« ça tombait bien, il avait un peu de temps libre ») et Ayrault. Pas de complot de la finance internationale, mais une décision imposée par le président : « il y a eu des explications de gravure comme je n’en ai jamais eu dans ma vie » explique Montebourg, la mine chiffonnée. Les anciens d’Arcelor passés au FN, qu’en pense-il ? « Tout se paie »lâche l’ex-ministre.

Les allocations généreusement attribuées aux clandestins ? Moreira accompagne Marie-Cécile, que l’on voit à cran, en limite de burn-out, à la CAF. Elle n’a droit à rien, pas encore assez pauvre pour avoir droit au RSA, mais pas assez riche pour s’en sortir. Non, explique l’employée qui la reçoit, un étranger doit posséder un titre de séjour et être résident depuis au moins cinq ans : « Il se dit beaucoup de choses, notamment sur les réseaux sociaux » met-elle en garde. Mais Marie-Cécile continuera à voter FN, sa manière à elle « d’exploser pour ne pas imploser », elle qui voit les musulmans former une communauté solidaire alors que la cellule familiale n’existe plus, et que le règne du chacun pour soi pousse des femmes comme elle à se débattre dans le vide. Ces prières dans la rue qui lui font peur et servent d’exemple à Marine Le Pen, le réalisateur se rend sur les lieux où elles ont été filmées: la mosquée devant la quelle elles se déroulaient une demi heure par semaine le vendredi après-midi, faute d’un lieu de culte assez vaste, n’existe plus depuis deux ans. Un terrain vague.

On voit le jeune maire d’Hayange, Fabien d’Engelmann, bientôt frappé d’inéligibilité pour irrégularité dans ses comptes de campagne, se transformer sitôt élu en autocrate refusant un local à une école de danse orientale mais accueillant à bras ouverts les militants de l’Oeuvre française lors de sa « Fête du cochon » : « le cochon, apprentissage de la fraternité » dit-il sans sourire. On suit le dessillement progressif de Marie Da Silva et les affrontements au cours de conseils municipaux homériques.

On écoute Edel Hardies, rappeur musulman et fervent soutien du FN, qui appelle de ses vœux « un électrochoc ». Des électrices de la Grande Borne, à Grigny, qui reconnaissent « ne pas vivre dans la peur, mais il ne faut pas le dire, sinon la commune va nous ramener du monde », parce que ce qu’elles redoutent, ce sont les camps de roms qui font baisser la valeur des appartements. Une ancienne militante du PC votant de temps en temps à l’extrême droite pour exprimer son mécontentement, mais pas dupe pour autant de la sincérité de Marine Le Pen.

Une mosaïque de personnages, tous attachants, qu’à aucun moment le réalisateur ne juge. Il les questionne avec bienveillance, passe du temps avec eux, essaie de les comprendre, et y arrive souvent. Car leurs motivations sont simples. Personne ne fait attention à eux. Ils se sentent abandonnés, ni plus ni moins. A cet égard, le témoignage d’un responsable de la CGT d’Arcelor est édifiant : « On n’a pas su écouter ces gens. Qui est toujours mis en avant ? Les politiques, les patrons, nous les syndicalistes. Alors ils se disent que peut-être, s’ils votent Front National, on commencera à faire attention à eux. Nous avons notre part de responsabilité».

Ce que l’on constate surtout, à la lumière de cette enquête empathique et souvent drôle, c’est que le FN manque de cadres sérieux et pioche là où il le peut, n’hésite pas à relayer des mensonges éhontés traînant sur Internet pour récupérer le plus de cabossés possibles, en leur faisant miroiter d’impossibles solutions, parlant au nom du monde ouvrier sans être présent dans les usines. Et que oui, la gauche ferait bien d’écouter à nouveau ces électeurs déboussolés. Et au-delà, d’arrêter de les trahir. Au risque de voir arriver au deuxième tour  un parti dans lequel une bonne partie de ses électeurs ne croit même pas vraiment, tout simplement parce qu’elle ne croit plus en rien. L’histoire n’est pas nouvelle.

fn

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