Pourquoi les loups ne sont-ils pas solitaires ?

Marc Trévidic est juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de Grande Instance de Paris, spécialiste des filières islamistes. Il est également président de l’AFMI (Association française des magistrats instructeurs).

Extraits du livre « Terroristes », JC Lattès, 2013
Le phénomène du « Jihad individuel » est très éloigné de l’image du « loup solitaire ».

[…]

Certains commentateurs de l’affaire Merah, englués dans le cliché médiatiquement sexy du « loup solitaire », confondirent des notions bien distinctes, l’entreprise individuelle d’une part, l’exécution par un seul homme d’un attentat terroriste d’autre part. Qu’un terroriste passe seul à l’action ne signifiait pas ipso facto qu’il en soit l’unique responsable. Le passage à l’action individuel était devenu depuis longtemps la norme, avec la prolifération des attentats kamikaze. Or, personne ne parlerait de « loup solitaire » pour un kamikaze actionnant sa ceinture
d’explosifs au milieu d’une foule. Non pas que le terrorisme individuel ne puisse pas exister, mais en matière de terrorisme islamiste, le cas ne s’était simplement jamais présenté. Cela tenait, et tient toujours, au processus long et complexe qui transforme un individu en fou de Dieu prêt à agir. Ce processus est très différent de celui qui amène par exemple un homme à liquider la moitié d’une classe d’un campus aux États-Unis et, d’une manière générale, du passage à l’acte des auteurs de grands massacres sans connotation idéologique, ou avec une connotation idéologique de faible intensité. Alors que de nombreux meurtriers de « droit commun » sont souvent décrits comme des individus taciturnes qui se sont repliés peu à peu sur eux-mêmes, le processus de construction d’un terroriste islamiste passe par la recherche de ses semblables. Une religion, même extrémiste, constitue un lien entre les hommes. Une idéologie se partage puisqu’il s’agit d’idées. Il n’existe donc aucune idéologie individuelle.
Le besoin de se regrouper existe à des degrés divers selon les individus, les situations et les étapes du processus criminel. Les analyses fines des criminologues, y compris en matière de terrorisme islamiste, ont catégorisé à l’infini les différentes étapes qui mènent un individu normal sur la voie du terrorisme.
Le problème rencontré avec le terrorisme fondamentaliste est qu’il ne peut pas coller avec les schémas de la criminalité passionnelle ordinaire. Il n’est pas une affaire de simple passion mais aussi une affaire de politique. Il y a ceux qui tirent les ficelles et il y a les marionnettes. La notion de Jihad elle-même se trouve aux confins de la religion et de la politique. Prendre les armes pour défendre une terre musulmane ou conquérir une
terre qui ne l’est pas encore, afin qu’elle le devienne, est un acte politique de guerre dans un but ultime de nature religieuse, assurer l’application de l’islam sur un territoire donné. La passion religieuse est donc présente chez le jihadiste. Elle le sera encore plus chez le terroriste, mais n’explique pas à elle seule le passage à l’acte puisque celui-ci doit s’inscrire dans une perspective politique pour être reconnu comme relevant du Jihad ou du terrorisme. Le passage à l’acte dans le cadre d’un crime passionnel ne correspondra pas avec le passage à l’acte terroriste. De même, les crimes pulsionnels commis par un individu qui « pète les plombs » ne résultent pas du même processus que ceux commis par un terroriste. Il pourra y avoir des ressemblances, mais guère plus.

Le commentaire d’un célèbre humoriste français (note : Jamel Debbouze) à la suite de l’affaire Merah est à ce titre très intéressant : « C’est terrible ce qu’on est en train de faire avec cette histoire de Toulouse. Au lieu de dire que Mohamed Merah est un marginal, que son acte est un acte isolé, on lui donne une idéologie qu’il n’avait pas au départ. Je les connais, les Mohamed Merah. Il y a plein de Mohamed Merah qui ne deviennent pas des Mohamed Merah… N’importe quel frustré est un malade potentiel. On le sait. N’importe qui peut basculer… Donc évidemment, un gamin instrumentalisé par la société, exclu de la société, a tous les risques de basculer. Il est sorti frustré de prison. On lui dit non pour le service militaire ; on lui dit non pour la légion où, normalement, on accepte tout le monde. »

Les réflexions de cet humoriste étaient de bon sens mais incomplètes. Un jeune exclu de la société a tous les risques de basculer, mais le basculement dans le terrorisme est bien particulier. Il diffère du basculement dans la drogue, l’alcool, la délinquance ou même la criminalité la plus violente. Il est exact que la frustration amène à la recherche d’autre chose et qu’à force de chercher sans trouver, un jeune, de frustration en frustration, peut sombrer. Mais dans le processus terroriste, le jeune initialement frustré a trouvé. Il n’est plus frustré, et c’est à ce moment-là, suprême paradoxe, qu’il passe à l’acte.
Même si ce qu’il dit est en grande partie exact, je ne pense pas que l’on puisse réduire les événements à une réaction de jeune frustré. Derrière, il y a tout un processus de radicalisation et de passage à l’acte spécifique au terrorisme.
Le passage à l’acte du terroriste n’est donc qu’indirectement lié à une frustration originelle, alors que la frustration est la cause immédiate du crime violent commis par un jeune devenu incontrôlable. Un jeune délinquant de banlieue, désœuvré et frustré, sait très bien, lorsqu’il commet un délit, qu’il n’a pas trouvé sa voie. Il est toujours en état de frustration et ses actes criminels ne font que traduire violemment cet état. Le terroriste fondamentaliste est au contraire persuadé d’avoir trouvé sa voie. Il en est persuadé parce qu’il est passé par des étapes que son cousin de banlieue n’a pas connues. Un Mohamed Merah peut parfaitement ressembler à n’importe quel délinquant de banlieue. Il peut s’habiller pareil, ne pas porter la barbe, avoir le même accent de banlieue, mais dans sa tête quelque chose a changé qui l’a fait suivre une voie radicalement différente. La frustration n’aura été que le point de départ de son cheminement.
[…]

 

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