« Sauvons Calais » : le groupuscule néonazi qui n’interessait (presque) personne

Arrêt sur images, le 11/09/2014, Vincent Coquaz

Taubira prise de court au Grand journal

Un groupuscule néonazi qui organise des regroupements publics pour hurler sa haine des étrangers à Calais ? Quelques secondes au JT de TF1, pas une ligne sur le site du Figaro ou du Monde. Qui se cache derrière cette association « Sauvons Calais » et pourquoi intéresse-t-elle si peu les médias nationaux français ?

Si vous ne regardez pas le Grand Journal, il y a de bonnes chances que vous soyiez passé à côté de l’information. Dimanche 7 septembre, à Calais, se tenait un rassemblement de militants d’extrême-droite, voire d’ultra-droite néonazie. Ils ont manifesté contre la présence de migrants dans la ville, en attente d’un passage en Grande-Bretagne. Saluts nazis, incitation à la haine raciale et à la violence, tatouages « SS » et slogans xénophobes en tout genre étaient de la « fête ». Pourtant, à part le chroniqueur politique de Canal Karim Rissouli et son envoyé spécial, peu de journalistes nationaux ont semblé s’intéresser au sujet.

Vérification faite, une dépêche AFP, dimanche 7 septembre à 17h48, a bien détaillé les circonstances de la manifestation et les slogans clairement racistes. Sauf qu’elle a été (très) très peu reprise par la presse nationale. Rien par exemple à propos de la manifestation de dimanche sur LeMonde.fr, qui n’a jamais mentionné le collectif Sauvons Calais. LeFigaro.fr avait bien annoncé le rassemblement en relayant une dépêche AFP sur une contre-manifestation de migrants, mais n’est ensuite pas revenu sur le sujet.

Lemondefr

Un manque d’intérêt dû à une actualité trop débordante dimanche en début de soirée ? Au même moment, LeMonde.fr et LeFigaro.fr reprenaient pourtant la même dépêche AFP sur la réplique d’une frégate de 1780 et une autre sur une médaille d’argent française aux jeux équestres mondiaux.

LA « MAROCAINE BELKACEM » ET LE « MINISTRE DES AFFAIRES ISRAÉLIENNES » FABIUS

Seul Le Point avait une envoyée spéciale sur place et revient longuement sur la situation humanitaire dégradée à Calaiset sur la manifestation de l’ultra-droite. Un début d’explication à la sous-médiatisation de la manifestation est d’ailleurs apporté par le journal : son relatif échec. « Le collectif Sauvons Calais qui voulait protester contre l’invasion des migrants n’a mobilisé que 150 personnes [selon la police] » note la journaliste… qui souligne tout de même plus loin que le groupuscule monte en puissance, puisque ses deux premiers rassemblements plafonnaient à cinquante personnes.

Surtout, on en apprend un peu plus sur les cibles de ces extrémistes : « Les personnalités invitées conspuent le gouvernement, dénonçant pêle-mêle la «Guyanaise anti-française» Taubira, la Marocaine Belkacem, l’Espagnol Valls ou le «ministre des affaires israéliennes» Fabius ». En prime, l’appel de Thomas Joly, ancien du FN désormais leader du Parti de la France : « Oui, nous voulons un camp. Un camp d’enfermement et d’expulsion des étrangers vers leurs pays d’origine« .

Pourtant, à la télé, ni Calais ni la manifestation ne sont cités au JT de France 2 dimanche soir, et TF1 se contente d’une brève de moins de 30 secondes, où ni les slogans ni les banderoles ne sont abordés. En écoutant Claire Chazal on apprendra seulement que « des militants d’extrême droite » étaient présents « parmi les quelques centaines de manifestants« .

LA PRESSE BRITANNIQUE PLUS INTÉRESSÉE…

Pour en savoir plus sur la manifestation, il fallait plutôt se tourner vers la presse britannique, visiblement plus intéressée par le sujet. Deux des principaux quotidiens anglais, consacraient ainsi dès dimanche des articles à la manifestation, écrits par des correspondants en France. Le Guardian décrit par exemple un « leader de la manif qui arbore un t-shirt portant le slogan «Charlemagne 1944» en référence à une division SS composée de volontaires français« . AuTelegraph, on voit cette démonstration publique de xénophobie comme un signe de la banalisation en France des idées du Front National.

Mais c’est surtout la presse quotidienne régionale (PQR) qui, très tôt, avait averti sur les dérives de « Sauvons Calais ». Dès février dernier, Nord Littoral consacrait un article au « vrai visage de Sauvons Calais« , cette association qui se présentait comme apolitique bien que fondée par un… néonazi. Un certain Kevin Reche, dont La Voix du Nord tirait le portrait en avril et qu’on peut voir sur la vidéo de la manifestation de Canal +. Jeune Calaisien de 20 ans, Reche se dit proche du groupuscule Génération Identitaire et « fan d’Alexandre Gabriac » (dont @si parlait ici)… et arbore fièrement sur le torse le symbole d’une division SS (visible sur une photo publiée par Nord Littoral).

« EST-CE QU’ON DOIT RELAYER CES PROPOS ? » (FRANCE 3)

France 3 Nord Pas-de-Calais qui traite d’habitude de ce sujet, n’avait, elle, pas d’équipe sur place dimanche. « Un concours de circonstance. Nous y serions allé si nous avions une équipe supplémentaire« , explique le rédacteur en chef de France 3 Côte d’Opal, Fabrice Dujardin, contacté par @si. « Mais même si on avait été présent, je ne suis pas sûr qu’on aurait passé un sujet le soir même. Est-ce qu’on doit relayer ces propos ? Passer simplement des extraits, des phrases choc, ça pose problème. Et puis les passer dans notre JT c’est donner beaucoup trop d’importance à ce groupuscule, qui ne représente même pas quelques centaines de personnes, dans une région où la question de l »extrême droite est sensible. À leur premier rassemblement par exemple, où il y avait 10 personnes, nous avions choisi de ne pas passer les images. »

Nord litoral MLP

En avril, les médias nationaux avaient semblé s’intéresser à Kevin Reche puisqu’ils « l’appellaient sur son portable et demandaient à le rencontrer« , notait La Voix du Nord. Pourtant depuis, plus rien, si ce n’est quelques articles lorsqu’une une photo de lui avec Marine Le Pen a emergé. Entre-temps, le jeune extrémiste a été rejoint par deux professionnels de l’extrême droite : Yvan Benedetti et Thomas Joly. Deux anciens militants du FN, respectivement à la tête des mouvements nationalistes de l’Oeuvre Française (dissoute en juillet 2013 après l’affaire Méric) et du Parti de la France.

Reste à savoir comment une telle association peut continuer à organiser des manifestations. Les pouvoirs locaux renvoient la balle au gouvernement : « Dissoudre un collectif ne dépend pas de [notre] ressort ni de celui du préfet mais de bien plus haut encore » expliquait la mairie de Calais à Nord Littoral, en référence au décret ministériel nécessaire pour ce genre de dissolution.

Sauf qu’au niveau ministériel… ils n’étaient pas au courant. Le lendemain de la diffusion de l’extrait au Grand Journal, Karim Rissouli l’a montré à la garde des sceaux, Christiane Taubira, et l’interroge sur l’opportunité d’interdire ce type de rassemblement. « Autoriser la manifestation, ça ne peut pas être la question, puisque cela se passe pendant » estime Taubira qui semble découvrir le dossier (et ignorer qu’une précédente manifestation de « Sauvons Calais » a été interdite). Et là aussi, elle finit par refiler la patate chaude. À la Justice cette fois. Taubira précise au passage qu’elle ne veut pas donner de consigne aux procureurs… Elle pense simplement qu’ils « auront vu et entendu » ces « propos de haine« .

Petite modification sur les images montrées au Grand Journal : entre mardi et mercredi, les équipes ont remarqué une personne dans l’assemblée qui appelle au meurtre des migrants. Presque inaudible mardi, le son de sa voix a été augmenté mercredi et un texte rajouté par Canal +.

Publicités