Dieudonné, histoire d’une dérive

Comment un type drôle, acteur doué, plutôt à gauche, qui se voulait « rempart » contre le Front National, a-t-il pu devenir un polémiste antisémite, haineux, proche de l’extrême-droite et escroc? Ce livre retrace l’histoire de ce parcours.

Un livre numérique de LIBERATION

Photo de couverture: Dieudonné en 2010. Photo Fred Dufour. AFP

Sans titre 2

Table des matières

▪ Couverture

▪ Dieudonné Histoire d’une dérive
▪ Table des matières
▪ 1999. Encore fréquentable
▪ 2002. Le syndrome Coluche
▪ 2002. Au jeu de l’ambiguïté
▪ 2003. Dieudonné, de la blague à la barre
▪ 2004. Salut Bouffon…
▪ 2004. Engrenage
▪ 2004. Là où la blague blesse
▪ 2009. Dieudonné, côté obscur
▪ 2013. Dans la mire de la place Beauvau
▪ 2014. « Le trouble à l’ordre public est établi… »
▪ 2014. D’impayable à insolvable
▪ 2014. Pris la main dans l’or
▪ 2014. A la Main d’or, les fans « rient de tout »
▪ 2014. Limoges résiste à Dieudonné
▪ Une chronique de Marcela Iacub. Dieudonné, tigre ou souris?
▪ Une chronique de Stéphane Guillon. Dieudonné, la honteuse!

Le milieu du gué

PORTRAIT. 1999, premier portrait dans Libération.

Depuis deux ans, Dieudonné s’est illustré en politique en affrontant le Front national aux législatives à Dreux. Le personnage reçoit des soutiens à gauche. Et se présente en agitateur qui aime se faire des ennemis.

Par Michel HOLTZ

(Paru le 29 avril 1999)

Ce qui surprend, c’est sa façon de parler. Comme une politesse surjouée et peu crédible. Comme si toute conversation était un sketch. Du coup, quand il parle politique, et ça lui arrive souvent ces temps-ci, ça prend des allures de pastiche.

Une heure passe sur le même ton monocorde, on finit par se dire que cette voix de speaker Gaumont des années 50, c’est la vraie voix de Dieudonné. «Il n’est pas politicien, donc pas forcément adroit, dit le comédien et vieux copain des débuts, Jacques Courtès. Mais, au moins, il tient à ce qu’il dit.»

Et ce qu’il dit lui vaut des ennemis, à la télé, dans le showbusiness ou chez ses voisins. Dieudonné est un emmerdeur.

A force de chercher des noises à tout le monde, il en récolte en retour, sur sa fortune et son «affairisme» pour les plus posées, sur sa couleur de peau et son exploitation de la misère des cités pour les plus nauséabondes.

Docteur Dieudo est un comique, habillé jeune, ouvert sur les problèmes d’intégration et de racisme. Pendant ce temps-là, mister Dieudonné claque la portière de sa Mercedes S500 et gère son entreprise, Bonnie Production, avec fermeté et professionnalisme.

Lequel des deux l’emporte? Sa petite enfance ne l’a pas vraiment formaté à devenir un winner revanchard. Né d’un père camerounais expert-comptable et d’une mère bretonne et sociologue, il a grandi entre Fontenay-aux-Roses et Verrières-le-Buisson, banlieue parisienne sans cité, ambiance gentiment bourgeoise de gauche: «Chez nous, on n’était pas trop gaulliste.» Ce qu’il aimait, c’est l’écriture; il deviendra commercial de choc. «Je me présentais à un entretien d’embauche pour bac + 2 sans aucun diplôme et je repartais avec le contrat en poche.» Le bagout sans doute, le fameux phrasé «pointu». Il vend de tout, des photocopieuses, des standards téléphoniques et des autos, «six mois dans chaque boîte, pas plus. Juste ce qu’il faut pour toucher les Assedic».

Des pauses chômage pour exercer son autre activité: l’écriture de sketches et les débuts au café-théâtre avec un copain rencontré en terminale: Elie Semoun.

Très vite, le duo se fait connaître, grâce à la télé. Les animateurs les repèrent: ce sont de bons clients, capables de faire se gondoler les chaumières devant les talk-shows les plus inconsistants.

Tout le monde les réclame, Dieudonné commence à renâcler. «Je voyais que les producteurs de primetime se faisaient un blé pas possible, et nous on venait sur les plateaux à l’oeil, prétendument pour notre promo.»

Jusqu’à une certaine émission de Dechavanne. Pour un Coucou, c’est nous, l’animateur demande à Dieudonné de se grimer en femme africaine à boubou et régime de bananes sur la tête. L’humoriste quitte le plateau et, depuis, exige une rémunération pour chacune de ses prestations. «Sauf quand c’est une vraie promo ou quand c’est une petite émission pas trop con.»

Bagnoles. Justement, il est à l’Olympia ce soir. Hier est sorti le Derrière, film de Valérie Lemercier où il tient l’un des rôles principaux: un proctologue homosexuel. Alors il court, téléphone pour faire avancer une parution, «pour que les gens puissent réserver pour le spectacle». Il vole de Nulle part ailleurs au 20 h de Paris Première, en passant par Drucker, à l’oeil. Mais pas chez Arthur: «Il me boycotte, m’accuse de cracher dans la soupe.» Tant pis. Il y a quelques semaines, il participe à l’émission Tout le monde en parle, de Thierry Ardisson. A la diffusion, il n’y est plus, coupé au montage. «J’ai dit que la chasse est un sport qui consiste à se promener tous les dimanches déguisé en milice serbe. Ça a dû déplaire.» Ardisson en sourit: «C’est tout Dieudo, mais qu’il se rassure, il n’y a aucune censure chez nous. Son intervention sera diffusée dans une autre émission.»

A force, Dieudonné finit par énerver les barons de la télé, et ça lui plaît bien. Comme s’il adorait se faire des ennemis, ce qu’il a réussi à faire de son ancien acolyte Elie Semoun.

Deux ans qu’ils sont séparés, deux ans que l’ex-compagnon de scène se répand en diatribes contre lui, sur le mode «c’est resté un vendeur de bagnoles, totalement obnubilé par l’argent». Elie le comédien laissait au producteur Dieudonné le soin de tout gérer. Aujourd’hui, le gestionnaire est discret sur ce point et se contente de dire qu’«il préfère être un produit vivant, plutôt qu’un produit qui marche». L’argent, il le revendique. Les tournées, le cinéma, les télés, les cassettes vidéo, sa Mercedes aussi. «Ça, c’est mon péché mignon. Mais, le reste du pognon de ma société, je le réinvestis complètement.»

Philippe Coolen, l’un des voisins agriculteurs du petit coin d’Eure-et-Loir où il est installé depuis cinq ans, le défend. «On peut se soucier du PIB; mais lui se soucie aussi du BIB, le bonheur intérieur brut des gens. C’est là-dessus qu’il investit.» Le comique s’est installé dans une immense ferme, à quinze kilomètres de Dreux, avec sa femme, ses trois enfants et la dizaine de permanents de sa société. Un peu plus loin, il en a racheté une autre pour y loger des ateliers où sévit une troupe informelle qui bricole des vidéos, du théâtre et du spectacle vivant qu’il produit entièrement. Aujourd’hui, un troisième corps de ferme l’intéresse, pour y accueillir les jeunes du coin, des cités et d’ailleurs. Pour lui, ça doit être «un endroit un peu roots, pour leur rappeler d’où ils viennent, d’Afrique ou d’ailleurs». Pour les 400 pétitionnaires opposés au projet, c’est un «déferlement de voyous» dans un coin de verdure française. Les signataires sont soutenus par Marie-France Stirbois, conseillère générale FN, et Dieudonné appelle à la rescousse Daniel Cohn-Bendit, Jack Lang, Marie-George Buffet et Fodé Sylla, qui drainent les caméras de télé vers ce coin de Beauce.

Il se frotte à la politique, comme il l’a déjà fait aux dernières législatives, lançant avec son «parti des utopistes», regroupant les artistes de la région, un défi au FN, bien implanté en Eure-et-Loir. Résultat: 8% des voix. Ce combat contre l’extrême droite, la conscience de ses origines, le racisme qu’il peut inspirer est pour lui une découverte récente. «Je n’en ai jamais vraiment souffert. Je suis parfaitement intégré.» A la différence de Smaïn ou de Jamel Debbouze, les personnages de ses sketches sont souvent des beaufs français, et les spectateurs n’y voient que du feu. Seul le FN, dans ses tracts, l’appelle de son vrai nom, «monsieur Dieudonné M’Bala M’Bala».

Une extrême droite découverte sur le tard, en 1994, à Marseille. «C’était une procession en hommage à Ibrahim Ali, assassiné par les colleurs d’affiche du FN. Je m’y suis joint, naturellement. A un moment, on m’a présenté à la famille de la victime, et ça a été un déclic.» A Dreux, son combat n’amuse plus la municipalité RPR. «Il se fait mousser sur notre dos, assure un cadre de la mairie. En expliquant que Dreux égal fascisme, ça fout en l’air tout notre boulot. L’image de la ville est tellement pourrie qu’on n’arrive même plus à embaucher de nouveaux fonctionnaires.» Le conseil municipal l’attaque en diffamation et demande au riche fermier 3 millions de francs de dommages et intérêts pour avoir déclaré sur France 2 et Europe 1 que «Dreux est la ville du renouveau fasciste». La mise en examen a été signifiée. A docteur Dieudo ou à Mister Dieudonné?

Dieudonné en 5 dates

11 février 1966. Naissance à Fontenay-aux-Roses.

1991. Première scène avec Elie au Café de la Gare.

1994. S’installe à Saint-Lubin-de-la-Haye, près de Dreux.

1997. Séparation d’Elie Semoun. Candidat aux législatives à

Dreux. Nouveau spectacle, «Dieudonné tout seul».

1999. Pétition contre le projet de la ferme de la Moufle.

Le syndrome Coluche

PROVOC. 2002, année présidentielle. Se rêvant en nouveau trublion de la campagne, Dieudonné

avoir récolté les 500 signatures nécessaires pour être candidat à l’élection.

Par Didier HASSOUX

(Paru le 2-3 février 2002)

Même pas drôle. Depuis seize mois déjà, Dieudonné s’est déclaré candidat à la présidentielle. Depuis dimanche dernier, l’artiste a fait savoir, par son «comité de soutien», qu’il disposait des 500 promesses de signatures. Problème: l’information ne sera vérifiable que lorsque les promesses deviendront certitudes.

Clown. A titre de comparaison, Noël Mamère, qui bénéficie pourtant du réseau des élus écologistes, vient de franchir la barre des 400 signatures. Dieudonné erre entre deux spectacles et deux promos. Second problème: les membres de son «comité de soutien» dont il est ardu de connaître les identités sont, paraît-il, pour certains «à Porto Alegre», pour d’autres «en tournée». Pour corser le tout, Dieudonné est injoignable, entre deux voyages, entre deux scènes. Bref, loin de sa campagne électorale.

Elle se jouera essentiellement sur la scène de Bobino, à partir du 7 février et jusqu’au 7 avril. Soit deux semaines avant le premier tour. Son nouveau spectacle-meeting, intitulé Cocorico, «retrace le parcours d’un clown qui se présente à l’élection présidentielle, précise le dossier de presse. A travers les témoignages d’une dizaine de personnages qui l’ont côtoyé, on apprend à quel type de pressions notre joyeux olibrius a dû faire face». La pseudo-campagne électorale de l’artiste ne serait-elle qu’une vulgaire opération commerciale?

Ce n’est pas la première fois que le citoyen Dieudonné M’Bala M’Bala tente de séduire les électeurs-spectateurs. En 1997, il emporte un succès d’estime en obtenant 7,74 % aux législatives à Dreux, en faisant battre la lepéniste Marie-France Stirbois. Un an plus tard, aux régionales, avec ses amis «utopistes», il tutoie la barre des 5 %. Enfin, aux municipales de mars 2001, le comédien ne va pas jusqu’au bout de sa démarche personnelle pour soutenir, dès le premier tour, la gauche plurielle. Avant qu’il ne renonce, Dany Cohn-Bendit était allé le soutenir. Il ne le regrette pas et se dit disposé «à le refaire». Mais il conseille au comédien «de rester tranquillement à la maison» pour la présidentielle. «C’est inutile de tenter de faire un remake de Coluche en 1981, plaide l’écologiste. Un remake au cinéma, c’est toujours mauvais. Coluche, Montand, Dieudonné, faut oublier.»

Cité et Blacks. Stéphane Pocrain, porte-parole des Verts, ne partage pas cet avis. «Le paysage politique français a besoin de trouble-fête. « Dieudo » est une des voix de la gauche critique. Il est le candidat d’une autre République. Il parle à beaucoup, dans les cités, aux membres de communautés blacks, à ceux qui font du hip-hop. Nous organisons ensemble, le 22 juin prochain, la première black pride.» Franco en sera. Le jeune d’origine afro-caribéenne, membre de la Brigade, groupe de hip-hop, est persuadé que «Dieudonné peut faire aller voter. Même s’il ne va pas jusqu’au bout, il a ouvert une brèche. Dans les banlieues, on est fiers qu’un mec comme nous ose se présenter.»

Depuis un an, l’humoriste ne figure plus dans les enquêtes d‘opinion consacrées à la présidentielle. Le 22 février 2001, l’indicateur Ifop pour l’Express le créditait de 4 % d’intentions de vote, à égalité avec François Bayrou. Sept mois avant la présidentielle de 1981, 12,5 % des électeurs se disaient disposés à voter Coluche. L’homme au nez rouge et à la salopette demeure la référence. Même chez Dieudonné. Il s’inspire ainsi des Restos du coeur pour proposer les «Toits du coeur». Des jeunes, défavorisés, sans qualification, seraient employés à «réhabiliter en unités d’habitations, les casernes militaires vouées à être désaffectées ». En guise de salaire: les logements rénovés.

Dieudonné indiffère les autres candidats. Seul Jean-Pierre Chevènement souhaite qu’il aille jusqu’au bout. Car «il prend des suffrages à Mamère». Ce que ne nie pas le directeur de campagne des Verts. Jean-Luc Bennahmias se souvient d’avoir fait monter Dieudo sur la scène du Zénith lors des législatives de 1997 et des régionales de 1998 en le présentant, pour rire, comme «Roger Hanin». Alors que ledit Roger Hanin soutenait la liste de Robert Hue. Plus sérieusement, Bennahmias voit dans la démarche politique du comique «une légitimité, lorsqu’il s’agit de revendiquer plus de place dans la société pour les Blacks. Mais il est surtout bon comme artiste. Dès qu’il fait de la politique, il devient mauvais, très rancunier». Vraiment pas drôle.

Au jeu de l’ambiguïté

CRITIQUE. Curieux spectacle que ce Cocorico!, joué en pleine campagne présidentielle à laquelle Dieudonné prétend participer. L’acteur est doué mais le malaise pesant.

Par Gilles RENAULT

(Paru le 26 mars 2002)

«Quitte à voter pour un comique, autant s’adresser à un professionnel.» Entendu ça et là à la télévision, le slogan de Dieudonné était acéré. Pourtant, du vrai-faux candidat à la prochaine échéance électorale ne transparaissent, dans son nouveau spectacle, que la mention furtive de ses concurrents (Chirac, Pasqua, Chevènement) et, surtout, un «salut présidentiel» final, vaguement chorégraphié en forme de pirouette à prendre surtout au sens figuré, se dit-on. Ce qui ne fait qu’entretenir l’ambiguïté, s’agissant d’un artiste qui, à plusieurs reprises, a déjà signifié son engagement «citoyen», sans qu’on parvienne toujours à en saisir la teneur exacte.

Pare-feu. Mélange probable de sincérité et d’opportunisme, Dieudonné ne s’est pas fait que des inconditionnels. Candidat aux législatives à Dreux en 1997, il remporte près de 8 % des suffrages en pare-feu contre le Front national. Fondateur du collectif d’artistes «les Utopistes», il prend aussi une part active aux élections régionales de 1998 ; s’investit au sein de Droit au logement ; ouvre, dans l’Eure-et-Loir, une ferme socioculturelle, fermée depuis ; mène grand train en compagnie d’Elie Semoun (mariage scénique conclu par un divorce pas vraiment à l’amiable) ; souligne de manière douteuse le «charisme» de Ben Laden, supérieur à celui de Bush, etc.

Véritable boulimique, depuis la dizaine d’années qu’il est dans le circuit humoristique (s’ajoutent au cursus, quelques rôles au cinéma, du Derrière de Lemercier au Astérix et Obélix de Chabat), Dieudonné M’Bala M’Bala n’est donc pas quelqu’un qui inspire une sympathie aveugle.

Pour le reste, le nouveau spectacle de ce banlieusard né d’une mère bretonne et d’un père camerounais se situerait plutôt au-dessus de la moyenne pas très élevée, il faut bien l’avouer. Furetant dans les recoins de la médiocrité humaine, son Cocorico ! à lui arpente et piétine en quatrevingt minutes les tares actuelles de la société : avocat marron, agent d’entretien alcoolo, xénophobe et dépressif, vieille instit’ dépassée par l’escalade de la violence en milieu scolaire, gendarme se souvenant avec nostalgie de la torture en Algérie, sans-papiers embastillé…

Tirant sur la corde de l’humour grinçant, provocateur («autant paraître un peu couillon, comme ça le public peut s’identifier»), c’est peu d’écrire que tout n’est pas rose dans ce cloaque où Dieudonné, «couvert» de tout dérapage sémantique par ses origines, brasse du «négro», «connard» et «bougnoule» à tour de bras. Poussant l’équivoque à son point masochiste extrême, il va même jusqu’à dénigrer sa propre personne en se mettant dans la peau et le costume d’individus abjects témoignant du vrai Dieudonné (fétide, manipulateur) qu’ils auraient côtoyé. L’exercice est délicat, mais l’humoriste s’en sort convenablement, grâce à un indéniable talent de comédien que l’on ne retrouve pas chez la plupart de ses homologues adeptes du one-man show.

Dieudonné, de la blague à la barre

PROCÈS. 2003. Premier dérapage antisémite. Dans l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde, l’humoriste, déguisé avec treillis, cagoule, chapeau rond et papillottes, parle d’ « axe américano-sioniste » et lance un « Israël-Heil ». Le sketch l’amène au tribunal pour diffamation à caractère racial.

Par Renaud LECADRE

(Paru le 3-4 avril 2004)

Dieudonné M’Bala M’Bala entre dans la salle sous les applaudissements. La présidente interrompt sèchement la claque : «Le tribunal ne supportera pas la moindre manifestation. Il s’agit d’une audience ordinaire, d’ailleurs nous avons d’autres affaires à traiter.» Et sans plus de transition, elle prononce la condamnation de Jean-Marie Le Pen pour incitation à la discrimination raciale.

Dieudonné, lui, n’est poursuivi que pour diffamation à caractère racial, à cause de son foutu sketch sur France 3, avec treillis militaire, chapeau et papillotes juives, transpirant l’antisémitisme. L’humoriste admet qu’il fut bâclé. «Si je devais le refaire, je retravaillerais mieux ce sketch, mais pas dans sa teneur. Je suis conscient que le sujet est sensible, j’ai payé assez cher pour le savoir. Peut-être aurais-je

dû l’écrire avec plus de travail, plus de pertinence.» Mais l’humoriste a sa fierté, il ne concédera pas qu’il n’était pas drôle. De la définition de son art et de ses limites, il dit que c’est «faire rire en évitant de blesser les gens dans leur dignité ». Il ajoute sans rire que c’est un «travail de précision très difficile». Bien dit.

Sketch local. On passe rapidement sur le martial «Israël !» ou «Israheil !» qui a ponctué son sketch. Après réécoute de la cassette, tout le monde, le tribunal, les parties civiles – la Licra, le Consistoire de France, Avocats sans frontières et l’association Maccabi -, convient que c’est inaudible. Idem sur le claquement de bottes qui l’aurait accompagné. «J’étais en tennis, ça n’a aucun sens. Il y a eu un mouvement de jambe que chacun peut interpréter.»

On s’attache plutôt aux détails vestimentaires, le treillis, la cagoule, le chapeau rond et les papillotes. Dieudonné affirme qu’il campait un personnage «intégriste, en tout cas colon israélien». Aucune ambiguïté, selon lui, avec la communauté juive de France. Pas de bol : une cassette de la télé israélienne fournie par son propre avocat, un sketch local moquant les colons extrémistes les présente munis d’une

kippa et d’une kalachnikov. Sans chapeau rond ni papillotes.

«Ce spécialiste de la question n’a pas oublié les attributs à la Rabbi Jacob. C’est la caricature traditionnelle du juif qu’on voit parfois à Paris ou à New York, s’exclame Me Alain Jakubowicz, avocat de la Licra. Heureusement, on n’en est plus au nez crochu.» Dieudonné se défausse piteusement sur son magasin de farces et attrapes préféré, «notre fournisseur à nous comiques» : «Le chapeau fait problème, mais c’est le seul accessoire qu’il a pu me donner.»

Quant au bras tendu, Dieudonné semble se foutre du monde, mais après tout c’est son métier. Il commence par dire que c’est un «salut romain», un gimmick hérité du tournage d’Astérix et Cléopâtre. Quittant la BD, il finit par concéder qu’il s’agit «très clairement [pour lui] d’un salut impérialiste, fasciste et romain». Encore un effort et il admettra un salut nazi, mais c’est trop lui demander. Me Jakubowicz peut plastronner. «Pas besoin d’être spécialiste en politique pour comprendre : les juifs saluent Sharon comme les nazis saluaient Hitler.»

Devant les enquêteurs, Marc-Olivier Fogiel avait témoigné du fait que, sitôt l’émission achevée, Dieudonné aurait téléphoné à un proche pour s’assurer que «le message est bien passé». La signature de son forfait, selon ses détracteurs. Il rétorque : «C’est une plaisanterie que vous me faites ? Si ce point est important, Fogiel aurait dû être là.»

Des témoins viennent à la rescousse de Dieudonné. Benoît Delépine, ancien des Guignols réfugié au Groland, en fait une affaire de liberté d’expression : «J’aimerais pouvoir continuer comme je le fais depuis des années, sans qu’une jurisprudence n’empêche de se moquer de telle ou telle catégorie.» Christophe Alévêque, de la bande à Ruquier, atteste que, lui aussi, il lui est arrivé de «déraper régulièrement, en improvisant sur l’actualité fraîche». Mais lui aussi veut croire qu’une «société bien portante devrait pouvoir rire de tout, sans exclusive, en évitant la communautarisation du rire, les blondes rigolant des blondes, les Belges des Belges».

Justement, la défense de Dieudonné a cru bon de faire visionner une cassette sur les glorieux anciens, Coluche, Desproges, Bedos, et leurs sketchs abordant frontalement la question du racisme. Une double épreuve pour lui : non seulement toute la salle se marre franchement dans le tribunal, ce qui n’était pas le cas chez Fogiel (sauf Jamel Debbouze, apparemment bon client), mais les sketchs sont ponctués de fines vacheries sur les racistes eux-mêmes.

Détecteur. Faute de mieux, Dieudonné se cramponne à l’anticléricalisme. «Deux semaines avant, j’ai fait un sketch sur France 2 sur un mollah, qui disait : « S’il y avait un détecteur de connerie, on ne pourrait plus entrer dans les aéroports. » On peut rire de l’intégriste musulman, mais pas de l’intégrisme juif. La susceptibilité est différente, je trouve cela choquant. Je suis laïque, athée, la religion est une matière humoristique, mais visiblement pas pour tout le monde.» A la barre, interrogé sur ce qu’il sait du sionisme, Dieudonné lui ajoute une dimension religieuse qui ferait se retourner Theodor Herzl dans sa tombe.

Dès lors, Avocats sans frontières a beau jeu de dénoncer la confusion qu’il entretient entre «juifs, sionistes et fondamentalistes : les jeunes des cités à qui il s’adresse sont les nouveaux antisémites d’aujourd’hui». Le procureur lui reproche de franciser le conflit israélo-palestinien : «Il tente de s’immiscer dans un débat qui le dépasse complètement, avec des propos démagogiques, dans une tentative de séduction des jeunes des cités, souvent nourris de slogans et de clichés. La seule solution à cette césure, à ces communautarismes qu’on essaie de dresser les uns contre les autres, c’est la loi de la République, à laquelle M. M’Bala semble attaché». Il requiert une amende de 10000 euros. Dieudonné s’insurge de tout soupçon d’antisémitisme. La preuve : il a condamné les insultes contre la chanteuse Shirel. A deux pas du tribunal, place du Châtelet, ses fans organisent la réclame de son prochain spectacle, intitulé Mes excuses. Jugement le 27 mai.

Salut Bouffon…

COURRIER. 2004. Dans une lettre à Dieudonné, l’acteur Elie Semoun dit à son ancien compagnon de duo, ce qu’il pense de son virage antisémite.

Par Elie SEMOUN

(Paru le 23 février 2004)

Salut bouffon,c’est le petit juif «reconverti dans le spectacle » qui t’écrit… Je t’écris pour te dire que je t’aime bien et que tu me fais de la peine. Non pas parce que tu es une soidisant victime, censurée par un lobby d’ancêtres esclavagistes, que tu n’as plus de travail, plus de public, plus d’argent (ça, j’y crois pas !). Mais parce que tu n’es plus celui que j’ai connu et avec qui je n’ai jamais autant ri.

A l’époque, je ne savais même pas que tu étais métis et j’avais oublié que j’étais juif, et ça n’a pas plus d’importance que si j’étais belge ou breton.

Toi et moi, on s’est foutu de la gueule de tout le monde, surtout de nous, les gens adoraient ça. Dans le genre concept antiraciste, on était les meilleurs, je continue à tenir le flambeau de notre humour, même si de temps en temps je fais le rossignol pour les jeunes filles !

Cette société me fait toujours aussi peur et nous dénonçons les mêmes choses, ce sont les mêmes imbéciles qui nous font rire, mes personnages sont souvent les tiens et vice versa. Je ne vois pas mieux que l’humour pour dire les vraies choses de la vie.

Mais à cause de ça, j’ai l’impression d’avoir été trahi, tu n’es plus le même Dieudo. Je t’ai connu plus drôle… on dirait que tu veux refaire «Cohen et Bokassa» mais que tu as oublié le texte ou le partenaire.

Je te vois t’agiter comme un mauvais jongleur dans un cirque bidon, applaudi par des gens qu’on ne discerne pas, juste éclairés par les lumières de la scène, je vois des types plus ou moins louches… certains ont des kippas ou des foulards, j’en vois un qui est venu avec sa fille, il a un œil en moins, il se frotte les mains.

Je ne veux pas entrer dans la polémique, tu fais ça plus mal que moi, mais le talent n’excuse pas tout et certaines petites phrases allument un feu que personne ne voudrait voir s’étendre à part quelques fous et pas toi j’espère…

J’espère te revoir dans ce que tu sais faire de mieux.

Je t’écris de l’île de la Réunion, pays du métissage par excellence, c’est pour ça que ça s’appelle la Réunion d’ailleurs, et tout le monde à l’air de bien s’entendre. Ça fait réfléchir non ?

Allez, salut collègue.

Engrenage

ÉDITORIAL. C’est l’histoire d’un mec qui, un jour, a pété non pas les plombs mais plus haut que son talent. Et il ne s’en est pas remis…

Par Jean-Michel HELVIG

(Paru le 21-22 février 2004)

N’est pas Coluche qui veut, quand il s’agit d’escalader l’humour de l’extrême. Tout a été dit sur le médiocre sketch que Dieudonné est venu servir à la télévision. Mais ce qui, ce soir-là, était au moins aussi glaçant que la scène du rabbin nazi imaginée par «l’humoriste», c’était le sentiment que les bornes et tabous qui ont longtemps exclu la parole antisémite de notre culture commune, avaient sauté à ce point qu’elle pouvait faire irruption à une heure de grande écoute télévisée. Et en plus portée par un artiste aux engagements antiracistes et républicains réputés incontestables.

Que par mégalomanie, ou tout bonnement orgueil démesuré, l’artiste n’ait rien voulu céder ensuite sur le fond de son intervention tout en concédant des regrets de forme l’a entraîné dans un discours décousu sur les communautarismes qu’il prétend dénoncer mais attise de fait en se plaçant lui-même dans une position d’opprimé qu’il n’est pourtant guère socialement. De surcroît, le voilà maintenant en plus promu martyr, compte tenu de l’interdit professionnel en passe de le frapper.

Un engrenage absurde à arrêter d’urgence. Utilisé par certains comme héraut d’une cause nauséabonde où tout juif est coupable de la politique d’Israël vis-à-vis des Palestiniens, il devient pour d’autres, tout aussi excités, la cible à proscrire des salles de spectacles et des studios de télévision.

On sait depuis toujours comme il est facile à coups de menaces téléphoniques, de lettres d’avertissement aussi violentes qu’anonymes, de créer une tension qui empêche des artistes de s’exprimer, avec des pouvoirs publics faisant mine de regarder ailleurs.

Au risque, cette fois, d’enfermer un peu plus l’intéressé dans sa paranoïa, ses spectateurs dans l’incompréhension, et le nécessaire débat sur l’antisémitisme contemporain dans une confusion sans fin.

Là où la blague blesse

PORTRAIT. 2004. Après son dérapage sur Israël, Dieudonné se défend d’être antisémite. Son show à l’Olympia est annulé à la suite de menaces.

Par Françoise-Marie SANTUCCI

(Paru le 20 février 2004)

Dans son spectacle le Divorce de Patrick, il se fait ainsi clouer le bec : «Toi, tu finiras présentateur météo à Al- Jezira.» En vrai, Dieudonné est donc interdit d’Olympia, la salle ayant annulé le show à cause de «tensions extrêmes».

Pour Daniel Cohn-Bendit, qui l’a croisé lors de plusieurs campagnes électorales, «Dieudonné pratique le  «jusqu’auboutisme » de la pensée, mais ceux qui l’attaquent aussi».

Désormais, l’humoriste arbore l’estampille du martyr : «Qui sont ces gens qui font si peur à l’Etat qu’il faille stopper mon spectacle ? Des terroristes ?»

En milieu de semaine, malgré une mine fatiguée, Dieudonné reçoit dans son petit théâtre parisien de La Main d’or. Il répond aux questions en mangeant un repas chinois. Des enfants chahutent, qui sont venus pour un spectacle, et Dieudonné en rajoute un peu : «Ils sont trop drôles, vous ne trouvez pas ?» mais n’évite pas les questions qui fâchent.

Notamment celle-ci, qui trotte sur toutes les lèvres depuis son sketch sur France 3 : est-il antisémite ? «Non : je parle du fait religieux. Pas de l’individu, jamais.» Quand au sketch, où il parodiait un «intégriste» juif, il reconnaît n’avoir «pas été très bon dans l’interprétation ; mais, sur le fond, [il] assume». Y compris d’avoir lancé «IsraHeil !» le bras tendu ? «Non, c’était juste  «Israël ! »» se défend-il malgré l’image. Et que de nombreuses personnes aient été choquées, le conçoit-il ? Hormis «ceux qui ont vécu la Shoah», et à qui il a présenté des excuses le mois dernier, il ne voit pas. Ou si : «Des extrémistes religieux, peut-être.» Son athéisme tranché, d’autres diront blasphème ou bêtise, rend le bonhomme plutôt sympathique en cette époque de renouveau religieux. «Pour moi, la religion devrait rester comme le jazz, la soupe aux choux ou péter dans son bain : cantonnée à la sphère privée.» Sa haine des dogmes ne se contente pas d’un bon mot. Il vomit sur tous, réservant la même bile aux «communautés juives, musulmanes, chrétiennes. Enfin, les chrétiens, c’est un peu terminé. Mais uand Houellebecq dit que l’islam est la religion la plus con, je suis plutôt d’accord, quoiqu’il n’ait pas dû lire la Torah. C’est vrai que le Coran est une trahison du prophète Mahomet. Il serait là aujourd’hui, il ne pourrait pas accepter d’être enfermé dans ce petit bouquin».

Récemment, le débat sur le voile (il soutient la loi) l’a franchement énervé. D’accord pour virer les signes religieux, dit-il, mais «qu’on aille jusqu’au bout» : pourquoi la République courtise-t-elle autant les organisations communautaires ? «Si c’est le seul moyen de se faire écouter, alors, les crépus de France, on va se regrouper, boudin créole et petit punch, et on va inviter des ministres. Non, franchement : quel est le projet républicain dans ce pays ?» Lui qui s’était présenté à plusieurs élections locales, qui avait failli se lancer dans la présidentielle de 2002, se dit «déçu» par les politiques (mais demeure «assez proche» des Verts). Et son adresse aux «cités» dans le fameux sketch à scandale de France 3, ne débouche pas sur une volonté de «récupérer» une quelconque France des banlieues. «Pour moi, il n’y a aucune différence de culture entre un jeune juif et un jeune Noir.»

Son «projet», c’est plutôt de gommer les disparités. Outre les religions (il va bientôt se faire «débaptiser»), Dieudonné balancerait bien toutes les identités par-dessus bord. «Métis franco-camerounais, ça n’existe pas : je ne suis ni blanc, ni noir.» Derrière ces phrases abstraites, derrière le discours «universaliste» qu’il répète comme un mantra, pointe autre chose : le ras-le-bol d’une société à deux vitesses, où les Noirs sont toujours perdants. Et raillés. «Quand Muriel Robin fait son sketch avec sa fille qui épouse un Nègre, tout le monde rigole. Je lui dis :  «Vas-y, fais la même chose avec un juif, ce sera plus surprenant. » Un Noir c’est facile, ça fait partie du  «patrimoine humoristique », les Michel Leeb et compagnie.»

Depuis deux mois, c’est pire, affirme-t-il. Quand on lui lance «Dieudo, sale Négro, les juifs auront ta peau», qui se révolte ? «Personne.» Encore une preuve, dit-il, du «deux poids, deux mesures» à l’oeuvre dans une société française où triomphe une «comédie musicale comme Autant en emporte le vent, qui se déroule pendant la traite négrière».

Une réaction communautariste ? «Bien sûr, ça peut m’arriver. Quand on a cette couleur de peau, le racisme, on connaît.» Il est arrivé que ses trois enfants, entre 11 et 14 ans (il montre les photos dans son portefeuille), bien que «nègres légers» (la femme de Dieudonné est blanche), se soient fait traiter de «sales Nègres» à l’école. Son problème avec Israël est lié à ça, l’Etat hébreu ayant été coupable, selon lui, d’«un soutien indéfectible à l’apartheid esclavagiste d’Afrique du Sud». Il était jeune, à un âge où l’on se forme politiquement : «Ça m’a marqué.» Et d’affirmer : «Je n’aime pas les gens d’extrême droite et, en Israël, il y en a quelques-uns. Mais il y a aussi des gens qui pensent comme moi, y compris parmi les militaires.»

Terrain miné, compliqué. L’humoriste prendrait-il goût, malgré tout, à ce fatras de provocations et de pressions, comme l’a affirmé son ex-compère en blagues, Elie Semoun ? «J’aime beaucoup Elie, dit Dieudonné, mais il a une conscience artistique différente de la mienne ; il interprète désormais des chansons d’amour pour jeunes filles. Qui de nous deux a mal tourné, je ne sais pas.» Serait-ce lui ? A reprendre ses récentes déclarations, dont certaines exhalent un parfum douteux, Dieudonné concède «des phrases maladroites », admet même que son «raisonnement» peut être «simpliste». Le vieux copain Alain Chabat, avec qui il a tourné plusieurs fois, «ne reconnaît pas le Dieudo» qu’il aime. «Le sketch, je l’ai trouvé pourri mais ça arrive. J’attends quand même qu’on en parle. Ça m’étonne : où veut-il aller, au fond ?»

Dieudonné goûte l’«humour extrême» comme d’autres une expédition sur le toit du monde. Avec le risque de dévisser, le risque de préférer «le malaise» au «dictionnaire de blagues à Toto». C’est un peu le problème avec lui : il n’a pas totalement tort, disent ses admirateurs, mais il s’y prend tellement mal. Son terrain de prédilection par exemple («l’axe du bien, les attentats du 11 septembre ou la guerre en Irak») est délicat ; ses amis pencheraient pour plus de prudence. Alain Chabat, qui a commis quelques blagues juives il y a quinze ans avec les Nuls, estime qu’aujourd’hui, «c’est vrai, tout le monde est très tatillon».

On en est là. Des spectacles annulés, des gens choqués, un homme seul. Non, non, assure-t-il. «Je suis très entouré, vous n’avez pas idée du nombre de gens qui me soutiennent.

» On boit du thé, il est toujours aussi ouvert et pourtant n’enlève jamais ce masque d’urbanité un peu vain.

Protection, manipulation ? Dieudonné parle avec réticence de sa femme sculptrice (ils vivent ensemble depuis quinze ans), de ses trois enfants, de ses parents (une mère sociologue à moitié bouddhiste en Bretagne, un père expertcomptable au Cameroun) ou de ses revenus (7 600 euros par mois). «On ne manque de rien», dit-il. De calme peut être ? «Non. C’est bien, l’aventure. Je ne sais pas où on va.»

Dieudonné, côté obscur

GRAND ANGLE. Jusqu’où pousser la provocation? Jusqu’à faire monter sur la scène du Zénith le négationniste Faurisson. Dieudonné ne recule plus devant rien. Enquête sur la galaxie de ses amis, militants d’extrême droite et Français issus de l’immigration, réunis dans la détestation du «sionisme» et de l’Etat d’Israël.

Par Christophe FORCARI

(Paru le 2 janvier 2009)

Ultime provocation d’un histrien à la carrière en berne pour attirer les feux des projecteurs ou aboutissement logique d’une démarche entamée il y a plusieurs années ? Comment, à 43 ans, Dieudonné – l’ex-comparse d’Elie Semoun, qui s’était présenté à Dreux, en 1997, face à la candidate lepéniste Marie-France Stirbois, dénonçant alors «le cancer FN» et le «grand manitou borgne» – en est-il arrivé à inviter, pour la dernière de son spectacle J’ai fait le con, au Zénith, Robert Faurisson, le pape du négationnisme ? Pourquoi a-t-il fait baptiser sa fille Plume, en juillet à Bordeaux, dans la paroisse traditionaliste de l’abbé Laguérie, qui avait prononcé l’homélie funèbre du milicien Paul Touvier ? Et pourquoi lui a-t-il choisi pour parrain le président du Front national ?

Sur la scène du Zénith à Paris, ce vendredi 26 décembre, devant 5000 personnes, son public habituel, jeune, black et beur, un des assistants du showman, habillé en déporté avec l’étoile jaune, lui remet le «prix de l’infréquentabilité et de l’insolence».Les spectateurs qui ne connaissent pas forcément le géronte du révisionnisme français applaudissent timidement puis se lâchent de bon cœur quand il s’agit de conspuer «le sionisme» ou d’applaudir «la résistance palestinienne».

Sur le côté de la scène, dans les promenoirs, Jean-Marie Le Pen assiste au spectacle en compagnie de son épouse Jany.

Le lendemain, à l’annonce de la nouvelle, Marine Le Pen, vice-présidente du FN et benjamine des trois filles du leader d’extrême droite, envoie un SMS énervé à ses collaborateurs parisiens. «Cette mise en scène est affligeante. Ces types sont dingues !!!!»écrit-elle. Après s’être dit «étonné» et «choqué», Le Pen se ravise pour convenir que «Dieudonné avait un peu exagéré».

Dans la salle, beaucoup plus en vue, se trouvent aussi Kemi Seba, leader du groupuscule noir racialiste, la Tribu Ka, dissout en juillet 2006 pour «appel à la violence et antisémitisme», et actuel président du Mouvement des damnés de l’impérialisme. Ou Ginette Skandrani, exclue des Verts pour «cryptonégationnisme». Il y a aussi Philippe Olivier, l’époux de Marie-Caroline Le Pen, passé dans les rangs mégretistes lors de la scission de 1998, conseiller officieux de Marine Le Pen. Julien Lepers, l’animateur de Questions pour un champion, est également à la soirée.

En rabbin ultra-orthodoxe

Pour se défendre, Dieudonné invoque «la défense de la liberté d’expression» ou la nécessité des coups de pub pour assurer la promo de ses spectacles. Comme les médias sont aux mains de «lobbies», selon la vieille rengaine de tous les ultras, Dieudonné s’en trouve donc exclu.«Quand t’es boycotté, censuré comme moi […]. J’avais pas les moyens de faire autre chose. Vous savez combien ça coûte une campagne de promotion sur TF1, vous ? J’ai appelé mon pote Jean-Marie. Je lui ai dit : ça fait trois ans que j’essaie de passer dans les médias, c’est la galère. Alors j’ai eu une idée : est-ce que vous pourriez être le parrain de ma fille ? Ça peut relancer ma carrière», tentait-il de se dédouaner en juillet, devant ses fans réunis à la Main d’or, son théâtre et quartier général, dans le XIe à Paris.

L’humoriste se pose en victime, en paria du système. Une défroque endossée avant lui par Jean-Marie Le Pen. Depuis des années, Dieudonné gravite en effet au sein d’une nébuleuse qui s’étend des représentants de la banlieue issus de l’immigration aux groupuscules d’extrême droite les plus radicaux, réunis sous la même bannière d’un antisionisme prononcé.

En 2002, il se lance dans la présidentielle sans aller jusqu’au bout, faute de réunir les 500 parrainages exigés. Né d’une mère d’origine nantaise et d’un père camerounais expert comptable, marié à une Bordelaise, Dieudonné M’bala M’bala profite de sa campagne pour dénoncer «le deux poids deux mesures»dans l’indemnisation des descendants de victime de crime historique. En clair, les rescapés de la Shoah et leurs descendants sont mieux lotis que les fils des victimes de la traite des Noirs.

En 2003, sur le plateau de l’émission de Marc-Olivier Fogiel, On ne peut pas plaire à tout le monde, déguisé en rabbin ultra-orthodoxe, il dénonce «l’axe américano-sioniste » avant de conclure par un tonitruant «Isra Heil !». Un «sketch» qui lui vaudra une première condamnation pour «diffamation publique à caractère racial».

Nouvelle étape lors des européennes de 2004. Dieudonné se présente sur les listes Euro-Palestine avant d’en être écarté – déjà – à cause de ses fréquentations douteuses. Dans cette mouvance, il retrouve Alain Soral, essayiste romancier ancien du PCF et aventurier politique. Et Nouari Khiari, connu sous le pseudonyme d’«Abdelnour» dans les milieux islamistes radicaux et pour ses violentes diatribes contre l’Etat d’Israël. Homme d’affaires, entrepreneur, Nouari Khiari est également un proche de Farid Smahi, ex-conseiller régional FN d’Ile-de-France. Les deux hommes seront à l’origine du déplacement très médiatisé de Le Pen sur la dalle d’Argenteuil (Val-d’Oise) en avril 2007, là même ou Sarkozy avait lancé son fameux Kärcher. Nouari Khiari interceptait alors les passants pour leur proposer d’aller discuter avec Le Pen. En avril 2005, Khiari avait été interpellé et poursuivi pour «banqueroute par détournements d’actifs, défaut de comptabilité, abus de biens sociaux et association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste».

Au Bourget ou à Damas

Dans la sphère des amis du comédien figure également Ahmed Moualek, animateur du site «La banlieue s’exprime». A l’été 2006, ce dernier participe à un voyage au Sud-Liban et en Syrie avec Dieudonné, l’inévitable Alain Soral, Thierry Meyssan, le fondateur du réseau Voltaire et Fréderic Chatillon, ex-responsable du GUD (Groupe union défense, organisation étudiante d’extrême droite), qui a longtemps entretenu des liens étroits avec le général Mustapha Tlass, ancien chef des services secrets syriens. Cet homme fort de Damas s’était fait une marotte de financer les groupes d’extrême droite occidentaux et l’impression d’opuscules révisionnistes dont le fameux Protocole des sages de Sion, classique de la littérature antisémite. Alain Soral sera, lui, à l’origine du tournant «national républicain » de Le Pen, pendant la dernière campagne présidentielle.

Lors de son discours de Valmy en septembre 2006, le leader d’extrême droite invite les Français issus de l’immigration à voter FN. Ahmed Moualek, sur le site de La banlieue s’exprime, n’hésitera pas à dire tout le bien qu’il pense du président du FN. Avec un appel au vote à peine dissimulé.

En 2005, un nouveau personnage apparaît dans la nébuleuse du théâtre de la Main-d’or. Il s’agit de Marc Robert, de son vrai nom Marc George, ex-candidat FN aux municipales de 1995 à Eragny (Val-d’Oise). Il est réputé pour faire volontiers le coup-de-poing et perturber les meetings de Philippe de Villiers. En 2006, il devient le directeur de campagne de Dieudonné avant que celui-ci ne jette une nouvelle fois l’éponge. Aujourd’hui secrétaire général de l’association Egalité et réconciliation, dirigée par l’essayiste Alain Soral, Marc Robert a été un des organisateurs de la visite de Dieudonné à la fête Bleu-Blanc-Rouge (BBR) au Bourget en novembre 2006. Candidat FN à Nice aux dernières municipales, le Front lui a, selon un cadre du mouvement, reproché «un score inversement proportionnel à ses notes de frais».

Toto, Hitler et les Pygmées

La visite de courtoisie de Dieudonné aux BBR et la poignée de mains échangée avec Le Pen ne resteront pas sans suite.

En décembre 2007, l’état-major du FN, quasiment au grand complet s’installe dans le carré VIP de la salle du Zénith ou Dieudonné joue la dernière de son spectacle Dépôt de bilan.

Bruno Gollnisch, qui avait reçu le soutien de Dieudonné lorsqu’il avait été mis en cause pour ses propos révisionnistes, a fait le déplacement. Comme Jany Le Pen accompagnée par Frédéric Chatillon et Thierry Meyssan.

Au fil de son one-man-show, Dieudonné multiplie les allusions à la communauté juive, en prenant soin de rester à la lisière légale de l’antisémitisme. Il mine un journaliste jouant les carpettes aux ordres de Roger Cukierman, alors président du Conseil représentatif des institutions juives de France. «Comment M. Cukierman, vous avez un rhume ? Mais on va faire la une tout de suite», lance-t-il face à un public jeune très majoritairement black et beur qui réagit au quart de tour à toutes les allusions visant la communauté juive. Mêmes francs éclats de rires quand il parodie les derniers jours de Hitler dans son bunker ou encore quand il raconte l’histoire de Toto qui conteste l’existence des chambres à air…

La liaison avec le FN se poursuivra encore, en mars 2007, avec un voyage au Cameroun en compagnie de Jany Le Pen, pseudo-humanitaire et destiné à attirer l’attention des Français sur le sort des Pygmées.

Dieudonné n’a eu de cesse de se rapprocher de groupes ou de personnes à l’antisémitisme à peine dissimulé sous couvert de pourfendre «l’axe américano-sioniste». Le théâtre de la Main-d’or sert ainsi de dépôt-vente au tout nouveau bimensuel d’extrême droite Flash. En septembre, à l’issue d’une manifestation contre l’Etat hébreu interdite par la préfecture de police, les organisations à l’origine de cet appel se sont repliées au théâtre de la Main-d’or pour une conférence de presse improvisée. Thomas Werlet, président fondateur de la Droite socialiste, prend alors la parole. Les RG ont remarqué que des tracts et imprimés de ce groupuscule ultra – comme une affiche indiquant «Le sionisme, c’est comme la gangrène ! On l’élimine ou on en crève !» – transitaient par le théâtre de la Main d’or.

Avec un tel passé récent, la présence de Robert Faurisson au côté de Dieudonné apparaît quasi naturelle. Ce rassemblement hétéroclite, ce «syndicat des ostracisés», selon l’expression du politologue Jean-Yves Camus, jouent la carte identitaire, noire, beur ou blanche à fond. Un retour à l’ethnicisme.

L’extrême droite radicale vient de trouver des alliés contre leurs ennemis communs : le sionisme et l’Etat d’Israël.

Elle mise sur une stratégie de tensions entre les différentes communautés dont les émeutes de 2005 ne seraient que les prémices. Une stratégie dont Dieudonné s’est fait le clown.

Dieudonné dans la mire de la place Beauvau

SURENCHÈRE. 2013. Désormais clairement à l’extrême droite, Dieudonné persiste et signe. Mais Manuel Valls, ministre de l’Intérieur donne des consignes aux préfets visant à interdire les réunions publiques de l’«humoriste», auteur de nouveaux propos antisémites.

Par Sylvain MOUILLARD et Fabrice TASSEL

(Paru le 28-29 décembre 2013)

«Dieudonné a changé d’échelle» : voilà comment le ministère de l’Intérieur justifie son initiative, vendredi, de menacer d’interdiction les spectacles de «l’humoriste». C’est lors de l’un d’entre eux, au théâtre parisien de la Main d’or, que Dieudonné a, fin décembre, agressé verbalement le journaliste de France Inter Patrick Cohen : «Quand je l’entends parler, Patrick Cohen, je me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage.»

«L’humoriste» est déjà un multicondamné Les attaques contre Patrick Cohen – qui ont fait l’objet d’un signalement à la justice par Radio France – ne sont que le dernier avatar d’une longue série de dérapages antisémites de la part de Dieudonné. L’homme de 47 ans a déjà été condamné à sept reprises par la justice. «Il y a une dizaine d’années, les associations antiracistes ont mené un combat d’avant-garde, en déposant plainte contre les propos de Dieudonné, se souvient Me Sabrina Goldman, avocate de la Licra. Désormais, c’est à chaque fois le ministère public qui se charge d’engager les poursuites. Dieudonné a beau se poser en martyr, victime de la vindicte des associations antiracistes, il faut bien rappeler que c’est la justice française qui le poursuit.»

Le dernier épisode ne remonte qu’à quelques semaines. Fin novembre, l’ancien comparse d’Elie Semoun a écopé en appel de 28 000 euros d’amende pour diffamation, injure et provocation à la haine et à la discrimination raciale. En cause : deux chansons diffusées sur Internet, notamment une transformant la chanson d’Annie Cordy Chaud cacao en Shoah nanas. Par le passé, Dieudonné avait aussi été condamné à des amendes, pour avoir assimilé en 2005 la mémoire de la Shoah à de la «pornographie mémorielle» ou avoir comparé en 2004 les «juifs» à des «négriers».

Confrontés à l’efficacité toute relative de ces procédures «classiques», les pouvoirs publics semblent déterminés à passer à la vitesse supérieure.

Le trouble à l’ordre public invoqué C’est le principal angle d’attaque évoqué par la place Beauvau. Selon l’Intérieur, les spectacles de Dieudonné «n’appartiennent plus à la dimension créative mais contribuent à accroître les risques de trouble à l’ordre public».

Des élus ont déjà tenté, en vain, d’obtenir l’interdiction de tels spectacles. En mai, Jean-Jacques Pujol, le maire (UMP) de Perpignan, avait pris un arrêté dans ce sens. Mais le tribunal administratif de Montpellier avait cassé sa décision avec un argumentaire jésuitique : d’un côté, les magistrats ont admis que l’opposition de l’élu à des propos racistes et antisémites était fondée ; mais de l’autre, ils ont estimé qu’à partir du moment où Dieudonné avait renoncé à chanter Shoah nanas le risque de trouble à l’ordre public ne se justifiait plus.

Le ministère de l’Intérieur est conscient de la difficulté juridique posée par une interdiction a priori. «La liberté d’expression est protégée par la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme. L’interdiction doit donc rester l’exception, explique un conseiller de Manuel Valls.

Mais les événements de Lyon, lorsque six jeunes juifs ont voulu s’en prendre à l’auteur d’une quenelle, traduisent un risque accru de trouble à l’ordre public. Nous avons basculé du champ de la loi de 1881 sur la liberté d’expression à celui de l’ordre public.» Le ministère de l’Intérieur ne demandera pas lui-même l’interdiction d’un spectacle, mais passe une consigne aux préfets sur cette possibilité d’articuler la liberté d’expression et le trouble à l’ordre public.

Vendredi, Jean-Claude Gaudin, le maire (UMP) de Marseille, a affirmé son intention de demander au préfet l’interdiction d’un spectacle de Dieudonné prévu le 2 février.

Un prochain terrain d’affrontement judiciaire Salut antisémite pour certains, simple bras d’honneur antisystème pour d’autres : la «quenelle», geste de ralliement de la «Dieudosphère», a émaillé l’actualité en 2013. On ne compte plus les photographies de personnalités ou d’inconnus posant main ouverte près de l’épaule, bras opposé tendu vers le bas, paume ouverte et doigts joints. Le geste, «révolutionnaire et antisystème» selon Dieudonné, avait une connotation tout autre à sa naissance, en 2009 : «L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fond du fion du sionisme est un projet qui me reste très cher», disait-il à Libération.

Pour Sabrina Goldman, il est clair que la quenelle a un «caractère antisémite». C’est pourtant par l’entremise de Dieudonné, associé pour l’occasion à l’historien négationniste Robert Faurisson et à une bordée de meurtriers condamnés (Youssouf Fofana, Alfredo Stranieri, Philippe Abitbol…), que le geste pourrait faire l’objet d’un premier débat judiciaire. Dieudonné poursuit en effet en justice une lettre de Alain Jakubovicz, le président de la Licra, au ministre de la Défense, dans laquelle il qualifiait la quenelle de «salut nazi inversé». «C’est une plainte à vomir qui n’a aucune chance d’aboutir», estime Me Sabrina Goldman.

 «Le trouble à l’ordre public est établi… »

JURISPRUDENCE. Malgré les demandes de certaines villes, aucun tribunal administratif n’avait accepté de restreindre la liberté d’expression en interdisant les spectacles de Dieudonné. En Conseil d’Etat, le ministère de l’Intérieur emporte la première décision d’interdiction.

Par Sonya FAURE, Willy LE DEVIN et Sylvain MOUILLARD

(Paru le 10 janvier 2014)

Il y a désormais une jurisprudence Dieudonné. Le Conseil d’Etat a tranché : le spectacle de l’«humoriste» qui devait avoir lieu à Nantes a été interdit. C’est un virage de la doctrine administrative qui, depuis 1933, avait toujours été très sourcilleuse sur la liberté de réunion et d’expression, estimant que c’était aux maires et aux préfets de prévoir les forces de police suffisantes pour pouvoir garantir l’ordre public.

Jeudi soir, le Conseil d’Etat a considéré, à l’inverse du tribunal administratif de Nantes qui avait statué quelques heures avant, que «la réalité et la gravité des risques de troubles à l’ordre public [étaient] établis». Dieudonné pourra toujours continuer à contester chaque décision d’interdiction de son spectacle prise par les maires et les préfets, mais les juges devraient suivre la nouvelle jurisprudence. Et même si Dieudonné faisait une requête sur le fond de l’affaire, il y a fort à parier que le Conseil d’Etat ne reniera pas le juge Bernard Stirn, deuxième personnage le plus important de l’Institution.

En revanche, il ne serait pas étonnant que Dieudonné en appelle à la Cour européenne des droits de l’homme… avec la possibilité de voir la France se faire condamner (dans quelques années) pour atteinte à la liberté de réunion et d’expression.

Insultes.«L’enjeu, c’est la lutte contre la dérive antisémite dans laquelle s’est engagé M. Dieudonné au fil du temps, a proclamé le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, jeudi soir.

Chaque spectacle était une spirale. Il s’agit d’une décision administrative mais le combat n’est pas qu’administratif, il est aussi éducatif, politique.»

La plus haute juridiction administrative s’appuie, comme la circulaire rédigée par Manuel Valls, sur la «dignité de la personne humaine» pour justifier sa décision. Le Mur (le nom du spectacle de Dieudonné) «contient des propos de caractère antisémite, qui incitent à la haine raciale, et font l’apologie des discriminations, persécutions et exterminations perpétrées au cours de la Seconde Guerre mondiale», affirme le Conseil d’Etat.

Enfin, il valide l’interdiction a priori, c’est-à-dire avant même que le spectacle n’ait lieu et sans que l’on sache si Dieudonné proférera bien ses insultes sur scène : «M. Dieudonné M’Bala M’Bala a fait l’objet de neuf condamnations pénales, dont sept sont définitives, pour des propos de même nature», a pointé Pascale Léglise, la commissaire du gouvernement. Le Conseil d’Etat sous-entend donc que le récidiviste récidivera.

Foulée. L’agitation régnant jeudi après-midi dans le hall de la plus haute juridiction administrative française, annonçait une décision qui ferait date. Bernard Stirn, ouvre l’audience publique : d’entrée, Pascale Léglise, décoche les flèches : «Les propos de Dieudonné dans ses spectacles relèvent de l’indicible. […] C’est une erreur de droit de ne pas considérer qu’il s’agit de propos atteignant la dignité humaine.»

Réplique de Sanjay Mirabeau, l’un des quatre avocats du comique : «Ce n’est pas Dieudonné qui est dans la surenchère, mais Manuel Valls, dans le courroux qu’il fait pleuvoir sur lui. Au lieu de filmer la scène, il faudrait filmer les spectateurs de Dieudonné. Ce ne sont pas des crânes rasés faisant des gestes obscènes, mais des gens qui rient par milliers.» L’audience est bouclée en une heure. Bernard Stirn réapparaît peu avant 18 h 30 et lit son arrêt. Le show est interdit. Sonnés, les avocats de l’«humoriste» quittent le Conseil d’Etat sans aucun commentaire.

Au ministère de l’Intérieur la requête était prête, en cas de décision défavorable venue du tribunal administratif de Nantes. Elle est tombée à 14 h 20. A 15 heures, Manuel Valls saisit le Conseil d’Etat. Celui-ci avait évidemment déjà planché sur la question, imaginant bien que le «perdant» de Nantes, que ce soit Valls ou Dieudonné, ferait appel à lui. Il décide de tenir audience deux heures plus tard, et de rendre sa décision dans la foulée. Il y était contraint avant la tenue du spectacle, mais cette précipitation a laissé peu de temps aux avocats de Dieudonné pour prendre connaissance de la requête du ministre et préparer leur argumentaire. «On me fixe une audience à 17 heures m’empêchant matériellement d’être présent, c’est scandaleux, on bafoue les droits de la défense», a dénoncé l’avocat de Dieudonné, Jacques Verdier.

Sans tomber dans la paranoïa, les contacts sont aisés entre les conseillers d’Etat de l’institution et ceux en poste dans les ministères. Il n’est ni surprenant ni choquant que la circulaire, dont l’argumentaire a été peu ou prou repris dans l’arrêt, ait été rédigée par un juriste formé au Conseil d’Etat.

«Le Conseil d’Etat joue son rôle de garant des institutions républicaines : nous sommes dans une période de crise, il n’y avait plus moyen d’arrêter ce personnage et le Conseil aurait difficilement pu désavouer le ministre de l’Intérieur, 51/86

admet Serge Slama, maître de conférences en droit public à l’université d’Evry. En revanche, nous allons regretter cette jurisprudence qui restreint les libertés au nom de la déclaration des droits de l’homme et de la tradition républicaine.»

D’impayable à insolvable

CAGNOTTE. Condamné à des milliers d’euros d’amendes, l’«humoriste» antisémite a mis sur pied un système pour échapper au fisc. De sa maison à sa boîte de production, décryptage d’un montage qui lui a permis de narguer l’Etat.

Par Dominique ALBERTINI (Paru le 7 janvier 2014)

Dans le viseur des pouvoirs publics pour ses saillies antisémites, Dieudonné l’est aussi pour de considérables impayés judiciaires. Un jeu dangereux, qu’il a enclenché depuis déjà plusieurs années et qui pourrait lui coûter très cher. Toutefois, l’homme n’entend pas se rendre aisément et a mis sur pied un savant système, avec pour chef d’orchestre sa compagne.

Noémie Montagne, les cordons de la bourse Si l’«humoriste» a encore tout le loisir de se produire sur scène, il le doit en premier lieu à sa compagne de 37 ans, avec qui il a plusieurs enfants. Sans elle, Dieudonné aurait déjà eu affaire depuis belle lurette aux agents de Bercy… Il y a encore cinq ans, le «dieudo-business» était en effet l’affaire de la société Bonnie Productions, dont l’agitateur était lui-même gérant. Dans ses derniers comptes officiels, publiés en 2009, l’entreprise affichait un maigre bénéfice de 6700 euros. Depuis, plus rien. Jusqu’à la radiation du registre du commerce, en 2013. «Dieudonné a sciemment laissé mourir cette société, affirme Chrystel Camus, productrice, qui a travaillé avec lui entre 2012 et 2013. Il a laissé des ardoises à son nom, par exemple au Zénith de Paris : lorsque j’avais contacté la salle pour y organiser un spectacle, ils avaient refusé, arguant d’un impayé de 15 000 euros.»

Laissée en déshérence, cette société laisse la place à une autre structure, créée en 2009 : les Productions de la plume, dont le premier objet est «la production de spectacles et de manifestations culturelles». Une affaire qui tourne, puisqu’elle a affiché en 2012 un chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros pour la production de services (les spectacles), 318 000 euros pour la vente de marchandises et un bénéfice de 230 000 euros. Une affaire familiale aussi, puisque les deux femmes qui s’en partagent le capital sont Noémie Montagne et sa mère, Josiane Grué – Plume étant par ailleurs le prénom d’une fille de Dieudonné. Ce dernier, en revanche, n’apparaît pas dans les statuts de l’entreprise. «En vertu du principe de séparation, ce qui appartient à la société n’appartient pas à Dieudonné», insiste son avocat, Jacques Verdier. Avant d’ajouter, au risque de la contradiction : «La société est prête à lui reverser une partie des recettes pour qu’il paye ce qu’il doit. Il y aurait un arrangement.

A la limite, tout est possible.»

L’étanchéité entre Dieudonné et les affaires de sa femme semble donc absolue ou variable selon les intérêts du moment.

Dernièrement, Noémie Montagne a déposé auprès de l’Institut national de la propriété intellectuelle la marque «quenelle» dans le domaine de la boisson et des médias, et a créé E-quenelle, société de «conseil en relations publiques et communication» affichant pour 2012 un bénéfice de 18100 euros. Enfin, son influence n’est pas non plus à négliger au plan éditorial. De nombreuses personnes de son entourage contactées par Libération confirment «l’implication totale du personnage dans la carrière de son mec».

L’Iran et la Syrie, des soutiens politiques Dieudonné est un proche revendiqué du régime iranien. Son film l’Antisémite, sorti en 2012, avait ainsi bénéficié de fonds venant directement de l’entourage du président iranien de l’époque, Mahmoud Ahmadinejad. Si une enquête est toujours en cours sur le financement de la liste antisioniste présentée aux européennes de 2009, d’autres investigations pourraient être menées quant à la proximité de Dieudonné avec le régime syrien de Bachar al-Assad.

Plusieurs sources diplomatiques rapportent que l’«humoriste » s’est rendu en Syrie en 2006 en compagnie de Frédéric Chatillon, ex-leader du GUD, et organisateur de toutes les manifestations défendant le régime syrien à Paris. Habitué à faire prospérer ses affaires via les réseaux d’extrême droite, Chatillon est aussi une articulation entre Dieudonné et les skinheads.

Avocats experts en droit fiscal Infligées pour injures raciales et incitations à la haine, les amendes poursuivant Dieudonné s’accumulent. Dues aussi bien au Trésor public – 65000 euros d’amendes accumulées dont 37290,52 exigibles sur le champ – qu’aux plaignants comme la Licra, qui attend environ 25000 euros en dommages, intérêts et frais de représentation. Mais jusqu’à aujourd’hui, les uns et les autres ont échoué à recouvrer ces sommes. Le comédien serait insolvable. Pauvre Dieudonné ! «Il a l’intention de payer, mais pas les moyens, explique Me Verdier. Il est même prêt à organiser un grand 56/86

spectacle pour payer l’intégralité de ses amendes. A condition, bien sûr, que Manuel Valls ne l’empêche pas de travailler.

» Mais l’avocat d’ajouter : «Après, quand on n’a pas envie de payer ses amendes, on ne les paye pas, c’est tout.» Voici encore un peu d’eau apportée au moulin de Valls.

Après s’être déclaré favorable à l’annulation des représentations de Dieudonné, le ministre de l’Intérieur semble décidé à le viser au portefeuille : «Il faut mobiliser l’ensemble des services de l’Etat pour que Dieudonné soit obligé de payer ses amendes.» Autrement dit, l’Etat tentera de prouver que l’intéressé s’est bel et bien rendu coupable «d’organisation frauduleuse de l’insolvabilité», définie par le code pénal. Un délit puni de trois ans d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende.

Dieudonné a-t-il procédé à un tel escamotage ? Jusqu’ici, en tout cas, les huissiers chargés par la Licra de saisir ses actifs ont toujours fait chou blanc. «Il semble n’avoir aucun élément de solvabilité à son nom, explique Alain Jakubowicz, le président de la Licra. Le seul compte en banque que nous ayons trouvé était débiteur de 2100 euros. Une société qui lui avait versé des fonds a affirmé n’avoir plus aucun rapport avec lui. Idem pour sa maison d’édition, ce qui semble indiquer qu’il a renoncé à ses droits d’auteurs. Nous avons voulu faire saisir les parts de sa société Bonnie Productions : il nous a été répondu que Dieudonné n’était pas salarié de la société, dont il détenait pourtant 245 parts. En 57/86

juin 2009, enfin, nous avons voulu procéder à une saisie de mobilier à son domicile de Saint-Lubin. Mais il a refusé de répondre à l’huissier.»

Pour semer l’administration, Dieudonné a également dû disparaître d’un certain nombre d’organismes, chargés notamment de la collecte de ses droits d’auteurs et d’interprètes. Ainsi, l’«humoriste» est démissionnaire de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) et ne possède aucun droit à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD). En France, l’adhésion à ces sociétés de gestion collective n’est ni obligatoire ni indispensable.

Toutefois, selon Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle, «la première raison de fuir ces organismes est bien souvent la soustraction au fisc».

Un soupçon si partagé que Dieudonné est aujourd’hui au centre de plusieurs procédures judiciaires. Il y a évidemment les amendes impayées – ou presque, Bercy ayant réussi à lui arracher 600 euros en deux fois, prélevés d’autorité sur un compte en banque courant 2010 et fin 2011 ! Mais l’étape ultime de ce bras de fer pourrait être la prison.

En effet, le Trésor public pourrait se retourner vers le parquet de Paris pour solliciter une «contrainte judiciaire», une mesure qui permet à un juge d’application des peines de convertir les amendes non payées en jours de prison. Bercy ne l’a pas encore réclamé, mais cela pourrait ne pas tarder, selon une source proche du dossier. Dieudonné risquerait alors de se retrouver à l’ombre pour une poignée de mois – ce qui, selon un entretien récemment accordé à un site belge, n’aurait rien pour lui déplaire… Seconde procédure : la plainte avec constitution de partie civile déposée par la Licra. Désespérant de recevoir un jour les dommages et intérêts auxquels Dieudonné avait été condamné, l’association avait déposé une première plainte pour «organisation frauduleuse d’insolvabilité». Celle-ci avait été classée par le parquet en 2012 – «faute d’éléments suffisants à l’époque», dit aujourd’hui l’institution. La Licra a donc récidivé, mais en se constituant partie civile, et un juge d’instruction a été nommé il y a plusieurs mois. Enfin, le parquet de Paris a lancé des investigations sur le patrimoine du comédien. Elles pourraient connaître de nouveaux développements ces jours-ci. Quant au parquet de Chartres qui ne souhaite pas réagir dans la presse -, il a déjà ouvert une enquête contre Dieudonné pour «organisation d’insolvabilité et blanchiment».

Les produits dérivés

S’il est bien difficile de croire à la fable d’un Dieudonné indigent, c’est que celui-ci est au centre d’un commerce prospère. Ses représentations au théâtre de la Main d’or à Paris ou en région affichent complet, avec des tarifs approchant la quarantaine d’euros. Sur son site Dieudosphère (actuellement hors ligne), on peut acheter les DVD de ses spectacles ainsi que de nombreux produits dérivés, du mug au parapluie, en passant par les coques de portable. «Dieudonné est avant tout un trublion qui communie avec ses fans et qui leur vend des babioles, déclare une source du renseignement intérieur. Les spectateurs arborent souvent des stickers en sortant de la salle. C’est un boutiquier.»

Sa propriété de Saint-Lubin Pour éponger de considérables impayés fiscaux – près de 890 000 euros -, Dieudonné avait été contraint de mettre aux enchères sa propriété de Saint-Lubin-de-la-Haye (Eureet- Loir). Un domaine de 1,5 hectare faisant office à la fois de domicile, de lieu de travail et de siège social pour les Productions de la plume. A cette occasion, déjà, Dieudonné avait lancé un premier «appel aux prêts». «Ils pensent nous tenir avec cette merde», s’exclamait-il dans une vidéo, brandissant un billet de 5 euros avant d’y mettre feu dans un «geste révolutionnaire». Et d’affirmer avoir reçu 350000 euros de la part de ses supporteurs, promettant de les rembourser grâce aux recettes de ses spectacles. Mais ce sont finalement les Productions de la plume qui avaient renchéri in extremis et emporté le morceau pour 551 000 euros.

Ni Dieudonné ni son entourage n’ont répondu aux sollicitations de «Libération».

Dieudonné pris la main dans l’or TRÉSOR. L’insolvabilité organisée de l’agitateur prend l’eau. Lors d’une perquisition, les enquêteurs découvrent plus de 650 000 euros et 15 000 dollars en liquide au domicile de l’«humoriste». Qui s’est toujours dit incapable de régler les sommes que la justice lui réclame.

Par Violette LAZARD, Willy LE DEVIN et Sylvain MOUILLARD

(Paru le 30 janvier 2014)

Dieudonné, cette belle machine à cash… C’est ce qui ressort des perquisitions menées mardi au théâtre de la Main d’or et au domicile de l’«humoriste», situé à Saint-Lubin-de-la- Haye (Eure-et-Loir). Les enquêteurs de l’office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales et de la Direction centrale de la police judiciaire ont mis la main sur 650 000 euros et 15 000 dollars (11 000 euros) en liquide, confirmant une information de RTL.

Des documents comptables des Productions de la plume, la société de la compagne de Dieudonné, Noémie Montagne, ont également été saisis afin d’être épluchés dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte il y a quelques semaines par le parquet de Paris pour «organisation frauduleuse d’insolvabilité», «blanchiment» et «abus de biens sociaux».

Plus largement, la police travaille sur le patrimoine de Dieudonné et sur des virements bancaires effectués vers le Cameroun, pays d’origine du père du polémiste.

De 2009 à 2013, 415000 euros auraient ainsi été envoyés en Afrique. Or, Dieudonné s’est toujours déclaré dans l’incapacité de s’acquitter des amendes – d’un montant de l’ordre de 65000 euros dus au Trésor public – récoltées pour ses propos antisémites.

Dans une vidéo postée quelques jours après la décision du Conseil d’Etat d’interdire son spectacle le Mur, Dieudonné est allé jusqu’à implorer ses fans d’envoyer un chèque de 43 euros pour le soutenir dans la tempête et combler le manque à gagner. Se moquerait-il, outre du système, de son propre public ? En tout cas, la justice n’a pas apprécié.

Après cet appel aux dons, qui apparaît aujourd’hui comme une gigantesque farce, une autre procédure judiciaire a été ouverte à Paris. Car, lancer une souscription pour régler des PV impayés après des condamnations définitives, est passible de prison… et de 45000 euros d’amende.

«Masque». Hier, Jacques Verdier, l’un des avocats de Dieudonné, a confirmé «la saisie d’une somme d’argent», mais a refusé d’en préciser le montant. Selon lui, les sommes invoquées paraissent «excessives» et seraient «le produit de la billetterie.» «Tout ceci est totalement transparent, puisque toutes les contremarques des tickets sont disponibles», a-t-il souligné. Toutefois, selon une source judiciaire, «cela ne suffit pas forcément pour justifier la possession d’une telle somme en liquide. Est-elle déclarée ? Les justificatifs sont-ils convenables ? Et, enfin, les montants correspondent-ils aux justificatifs ?» Si tel n’est pas le cas, le blanchiment de fraude fiscale n’est pas loin. D’ailleurs, Isabelle Coutant-Peyre, l’avocate de Noémie Montagne, a fait savoir à Libération qu’un contrôle fiscal des Productions de la plume aura lieu le 4 février.

Pour le moment, aucune nouvelle convocation de Dieudonné ou de ses proches n’est prévue. «Avec le résultat de ces perquisitions, le masque de celui qui prétendait être un humoriste est tombé, celui d’un homme d’affaires suspecté d’être un délinquant est apparu», a réagi David-Olivier Kaminski. L’avocat de la Licra avait déjà porté plainte contre Dieudonné en 2011 pour «organisation frauduleuse d’insolvabilité». L’«humoriste» doit 25 000 euros à l’association en dommages et intérêts pour injures raciales et incitations à la haine. Somme restée impayée. Mais la plainte pour insolvabilité de la Licra a été classée sans suite par le parquet en 2012, l’enquête menée à l’époque par un autre service de police «n’ayant rien donné».

Saillies. La journée d’hier, décidément très chaude pour Dieudonné, s’était déjà ouverte par une audience. A force, on s’y perdrait… Ce coup-ci, c’est l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) qui demandait au tribunal de grande instance de Paris le retrait de la vidéo «2014 sera l’année de la quenelle», publiée par l’«humoriste» sur sa chaîne YouTube. Saisi en référé (une procédure d’urgence), le tribunal de grande instance de Paris a mis sa décision en délibéré au 12 février.

L’UEJF cible quatre passages susceptibles de constituer des délits de contestation de crime contre l’humanité, de diffamation raciale, de provocation à la haine raciale et d’injure.

Stéphane Lilti, avocat de l’association, entend aussi mettre la plateforme devant ses responsabilités : «Pour YouTube, le racisme ou l’antisémitisme sont des opinions comme d’autres , explique-t-il à la barre. C’est peut-être la vision américaine, mais en France c’est un délit.» Quatre saillies de Dieudonné ont retenu son attention.

Comme celle-ci : «Moi, les chambres à gaz, j’y connais rien.

Si tu veux vraiment, je peux t’organiser un rencard avec Robert», lâche l’ancien comparse d’Elie Semoun, en s’adressant à l’avocat Arno Klarsfeld. Pour Lilti, «c’est évidemment un propos négationniste que d’ériger Robert Faurisson en historien de référence». Jacques Verdier, le conseil de Dieudonné, fait d’abord mine de ne pas comprendre. «Qui est ce Robert ? Ça peut être Robert Redford, Robert de Niro, qui vous voulez !» Il se reprend : «Vous me dites que c’est Faurisson, OK. Mais lorsque Dieudonné l’a fait venir au Zénith en 2008, c’est la mise en scène qui a posé problème. Aucun propos révisionniste n’avait été tenu.» Une ligne de défense que l’avocat maintiendra tout au long des quatre-vingt-dix minutes d’audience.

A la Main d’or, les fans  «rient de tout »

REPORTAGE. Rencontre, en marge de son spectacle parisien, avec le public de Dieudonné, qui défend son «humour noir», malgré la dérive antisémite.

Par Quentin GIRARD et Sylvain MOUILLARD

(Paru le 7 janvier 2014)

Vendredi, 20 heures, au théâtre de la Main d’or à Paris (XIe arrondissement) : la foule se presse pour la première représentation de la soirée du spectacle de Dieudonné, le Mur, 250 personnes au bas mot, avant une deuxième séance, tout aussi pleine, à 22 heures. Et ce, trois soirs par semaine.

L’homme remplit les salles. On vient au spectacle en couple, entre potes. Sur la façade, cette inscription taguée par des opposants : «Les enfants syriens remercient les amis de Dieudonné, Hezbollah, Assad, Poutine.» Une fois son billet en poche, avant de rejoindre la salle, il faut traverser le «couloir des quenelles». On y voit une succession de fans réalisant ce geste «antisystème» popularisé par l’artiste, qui devant une «Shoah Bakery» en Israël, qui à côté de François Hollande…

Quel est ce public qui vient et revient à la Main d’or ? «Des gens qui vont voir Dieudonné [pour] entendre casser du Juif», comme l’a affirmé l’avocat Arno Klarsfeld samedi ? Ou des «écervelés incultes qui pensent pour la plupart que le mot  «antisioniste » est une marque d’insecticide», comme l’a écrit Stéphane Guillon dans Libération ? Rien à voir, clament les supporteurs de l’ancien comparse d’Elie Semoun. Devant le théâtre, aux journalistes, ils ne parlent pas. Seulement des phrases de soutien lâchées à la volée. Mais, au calme, nous en avons rencontré plusieurs. Ils développent leur pensée et leur soutien apparaît plus nuancé.

César, 31 ans et commercial à Paris, suit Dieudonné «depuis sa période avec Elie». La première fois qu’il l’a vu, en vrai, «cela devait être en 2005 ou 2006, dans un Zénith». Puis, il est devenu un fidèle de la Main d’or. «Il a toujours été pour moi le plus grand comique en termes artistiques, expliquet- il. Il n’y en a aucun autre qui me fait autant marrer.» Accro à «l’humour noir», il estime que l’humoriste a longtemps «tapé sur toutes les communautés. Dans un de ses spectacles, c’est vraiment la  «Nouvelle Star » de la victime : un Indien d’Amérique, un Nord-Coréen et, évidemment, un Juif».

Ce discours d’un Dieudonné s’attaquant à tout le monde, au moins au départ, est répété à l’envi. «J’apprécie avec lui la possibilité de rire de tout. On n’est pas dans le politiquement correct de la télé», ajoute Nicolas (1), la trentaine, professeur des écoles dans l’est de la France. Fidèle, il a assisté à tous les derniers spectacles, et prévoit d’aller voir le Mur dès qu’il aura le temps, sans doute en février. Il aime l’ambiance «très rapprochée, super sympa, familiale» de la Main d’or.

A chaque représentation ou presque, la salle est pleine à craquer. Les derniers arrivés, pas rebutés par le prix des places (38 euros pour 1h10 de spectacle), s’installent sur les marches des escaliers. La foule est tout proche du comique, acquise à sa cause. Pris à témoin – «Vous allez finir en prison, comme moi !» -, les spectateurs applaudissent. Ils ont entre 25 et 35 ans. Des hommes, mais aussi pas mal de femmes, black-blanc-beur. «Sa façon de dénigrer tout le monde, de dire  «Ferme-là ! », ça me fait marrer», raconte Mehdi, 29 ans. Technicien aérien en Suisse, il est allé voir le Mur en septembre : «Dieudonné répond aux accusations qu’on lui fait et les tourne en dérision.» Rien de choquant selon lui.

«Crétins». L’emballement médiatique récent pourrait attirer un nouveau public de curieux non-initiés, là où les «historiques» connaissent son œuvre sur le bout des doigts.

Le Divorce de Patrick, les sketchs sur le cancer et les Pygmées sont vus comme des sommets. Et, oui, Dieudonné s’est moqué, un jour ou l’autre, de tout le monde. «Il ne fait pas des sketchs sur ce que tu as mangé, il le fait sur les communautés, sur les banlieues, et il incarne toujours des gros connards, des abrutis, analyse Vincent, 31 ans, animateur social à Paris. C’est une manière de rire des crétins, il grossit le trait là où ça fait mal.» Mais dans ses derniers spectacles, et particulièrement dans le Mur, ce sont les Juifs qui en prennent surtout pour leur grade. Lorsqu’au milieu de son show, «Dieudo» incarne Alain Jakubowicz, le président de la Licra, il devient tout à coup sérieux et l’insulte copieusement. Cette obsession dérange certains de ses premiers admirateurs. «Je suis antireligion, et anticommunautariste à la base, mais là il commence à aller trop loin», reconnaît César. «Il s’est un peu perdu dans son trip anti-Israël, juge Vincent. Au bout d’un moment, on a compris que c’était un Etat facho et que Dieudonné est du côté des rebeus, ça va.» Dans son travail, il côtoie des gamins qui peuvent, sans trop réfléchir, répéter des logorrhées antisémites. Cela l’inquiète : «Je veux bien qu’on blague sur la Shoah, je le faisais avant de voir ses spectacles, mais si ça tourne en affrontements communautaires, ça fait chier.» Anar et antifa, à gauche de la gauche, Vincent ne comprend pas non plus le rapprochement avec le FN. «Là, j’avoue, ça m’a fait mal au derche», dit-il.

Ces nouvelles amitiés ne dérangent pas tout le monde.

Christophe (1), 22 ans, est membre d’Egalité et Réconciliation, l’association de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral.

Pour lui, Dieudonné «s’est rendu compte qu’il s’était fait arnaquer par la gauche. Alors que quand il est allé voir Le Pen dans sa maison, il ne s’est pas fait pendre, au contraire ». Il pense «qu’il est entré dans un combat politique par l’humour. Il a créé un nouveau truc, un peu comme Beppe Grillo en Italie. Il défend des idées tout en continuant à faire marrer les gens».

Les admirateurs sont partagés quant au sens véritable de ces «idées». Le sketch chez Fogiel en 2003, où le comédien apparaît déguisé en Juif orthodoxe faisant le salut nazi ? Ils le trouvent souvent mauvais, mais ne voient «pas le problème». De plus, «Dieudonné n’est pas avec Robert Faurisson [condamné pour négationnisme, ndlr], espère César. Il l’invite pour montrer l’absurdité de ses propres propos par rapport à ceux d’un vrai négationniste».

Nicolas, lui, ne «savait pas qui était ce monsieur [Faurisson]. Ça m’a permis de le connaître et de voir qu’il disait des choses odieuses». A ses yeux, ça n’est que de la «provoc». Il poursuit, plus sérieux : «Dieudonné est contre la hiérarchisation de la souffrance des peuples et l’échelle mémorielle, et c’est sur ça qu’il dégueule. Il combat le deux poids, deux mesures : une agression contre un musulman, 71/86

ça va être monté en négatif, alors que sur un Juif, ça sera différent.»

Antisioniste. Dans les discussions, si ce n’est la main d’un «lobby juif», celle d’une «influence supérieure» n’est jamais loin. «Des mecs se sont fait tabasser pour avoir fait une quenelle [allusion à un récent fait divers à Lyon]. Si c’était arrivé à un petit David Bensoussan, la réaction médiatique n’aurait pas été la même», soutient Christophe.

«Sur Patrick Cohen, c’est de l’humour noir qui me fait marrer », s’amuse César. «C’est un sketch, pas un discours hitlérien», ajoute Mehdi. «Quand je vois Patrick Cohen, je me dis les chambres à gaz… dommage.» Cette «plaisanterie», qui a déclenché une plainte de Radio France, fait son effet, tous les soirs, à la Main d’or. «C’est sûr que les blagues sur les Juifs sont devenues un fonds de commerce pour Dieudonné, admet Mehdi. Après, pour moi il n’est pas antisémite, mais antisioniste, c’est-à-dire contre un courant politique proche de l’extrême droite en Israël. Ça n’est pas un crime, non ?»

Lors du spectacle, Dieudonné estime que d’un côté du «mur», il y a «Hollywood, le show-business, les médias, la merde» ; de l’autre, «les ronces, les cailloux, la liberté, nous». L’agitation actuelle risque de renforcer ce sentiment «d’eux contre nous». Pour Nicolas, qui a longuement hésité à témoigner auprès d’un journal jugé partisan, «la menace d’interdiction, c’est très grave. On touche aux principes mêmes de la liberté d’expression et de la démocratie».

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Limoges résiste à Dieudonné

CONTREFEU. La ville autorise le spectacle de «l’humoriste» mais organise une contre-soirée républicaine au musée de la Résistance.

Par Julie CARNIS

(Paru le 24 janvier 2014)

Samedi soir, le Zénith de Limoges accueille Dieudonné.

Mais dans cette ville dont le maire socialiste, Alain Rodet, fut l’un des premiers à prendre position contre le polémiste, affirmant dès le 30 décembre son intention de s’opposer «par tous les moyens» à la «frénésie haineuse de ce soi-disant comique», on n’entend pas se laisser confisquer sa liberté d’expression… républicaine.

Joignant le geste à la parole, l’édile est à ce jour le seul à avoir organisé, parallèlement au spectacle, une nocturne républicaine sous la protection de la municipalité. Rendezvous est pris au «musée de la Résistance pour manifester l’attachement aux valeurs d’égalité et de fraternité». Un geste fort, au moins autant politique que symbolique, et par lequel il entend rappeler qu’ici, certaines choses tiennent encore du sacré.

Il faut dire que ce n’est pas dans n’importe quelle ville que Dieudonné s’apprête à poser ses valises. Le colonel Georges Guingouin, figure limousine, ne fut-il pas «le premier maquisard de France» ? Car ce territoire, qui s’est illustré dès les premiers conflits du XXe siècle par ses prises de positions pacifistes, fut aussi l’épicentre de l’un des plus puissants maquis de France. La ville et sa région, en zone libre jusqu’en 1942, ont vu affluer les réfugiés juifs bien avant de croiser les premiers nazis. Et la Haute-Vienne fut la base arrière de l’Organisation du secours à l’enfance, qui s’illustra dans le sauvetage de centaines d’enfants juifs dès 1941.

Dignité. C’est à Saint-Cyr, en Haute-Vienne, qu’un certain Lucien Ginsburg (futur Gainsbourg) se cacha en 1944, et non loin de là, c’est à Saint-Léonard-de-Noblat qu’il fut scolarisé sous le nom de Serge Guimbard, grâce à la complicité de paysans. Le territoire limousin paya ses choix au prix fort. Le souvenir des 642 morts d’Oradour-sur-Glane et des 99 pendus de Tulle (Corrèze) hantent encore ceux qui leur ont survécu.

Soixante-dix ans plus tard, à Limoges les sorties antisémites ne passent pas dans ce pays où la mémoire diffuse est imprégnée tout à la fois de larmes et de dignité et incarne l’honneur des Limousins. Les racines de cet héritage plongent profondément dans la société civile. Le tissu militant et 75/86

associatif antiraciste est fort et a l’oreille de la classe politique.

Dans cette ville, où il peut vous arriver d’entendre siffler le Chant des partisans aux caisses d’un supermarché, on croise sur les commémorations du génocide juif des jeunes militants revendiquant leur activisme contre les nationalistes radicaux. Beaucoup sont les petits-fils et arrières petits-fils de résistants ou de républicains espagnols.

«Par cet événement [la soirée au musée de la Résistance, ndlr] qui dépasse la question de l’antisémitisme, nous voulons montrer qu’ici, les citoyens sont vigilants à plus d’un titre, et nous voulons lancer un message positif, explique le maire, Alain Rodet. Le Limousin a une histoire douloureuse, une histoire dont il est fier. Cette nocturne, c’est pour nous une chance de remettre du contenu dans les valeurs de la République.»

Pistolet. Entre les murs du musée, à l’ombre du costume rayé de Thérèse Menot, résistante communiste déportée à Ravensbrück et du pistolet du «Grand Georges» (le colonel Guingouin), sont annoncées personnalités politiques et associatives, anciens résistants et rescapés, membres des communautés juives. Pour Pierre Krausz, responsable du Mrap 87 (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples en Haute-Vienne), «le monde politique, associatif et syndical a décidé de parler d’une même voix.

Ici, vous marchez sur un territoire qui s’est montré exemplaire en luttant contre les persécutions. Il s’agit, au nom de cet héritage, de faire preuve de courage. Se retrouver au musée de la Résistance nous a semblé être un message fort et digne pour montrer à M. M’Bala M’Bala qu’il n’a pas le monopole de la liberté d’expression. Ici, le message de la Résistance ne s’est pas perdu, il a toujours du sens».

Tandis que la ville promet de se tenir informée des paroles qui seront tenues au Zénith, se réservant «le droit de déclencher une action en justice si des propos intentaient à la dignité humaine», les services de l’Etat, eux, se veulent rassurants mais confient avoir donné des consignes de surveillance près des deux lieux. Dans la capitale régionale, ce soir, au détournement du Chant des partisans qui remplace désormais la chanson finale Shoananas, pourrait bien répondre la rumeur des paroles originales de Joseph Kessel et Maurice Druon : «Ami, entends-tu […], il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves…»

Dieudonné, tigre ou souris ?

CHRONIQUE. Moi qui suis directement visée par les propos antisémites de Dieudonné, j’avoue qu’ils ne m’offensent guère…

Par Marcela IACUB

(Paru le 25-26 janvier 2014)

Comme il arrive toujours avec les insultes et les injures de ce type, celles que ce comédien ne cesse de proférer montrent ce qu’il est et non pas ce que moi, je suis. Et pour être franche, plus ses injures sont outrancières, plus je les trouve ridicules.

Certes, si nous étions en 1940, je ne penserais pas les choses de cette manière. Non pas qu’à cette époque-là, ces diatribes avaient par elles-mêmes un pouvoir d’offenser et de nuire qu’elles auraient perdu depuis. Leur portée était différente, elles étaient l’expression d’une idéologie d’Etat : elles annonçaient ou accompagnaient des actes criminels envers des gens comme moi. Alors que, de nos jours, très heureusement, les idées de Dieudonné sont pointées du doigt par les gouvernements des pays démocratiques. Elles sont devenues si marginales et si minoritaires que même si aucune loi ne les interdisait – comme c’est le cas aux Etats-Unis – la population dans sa majorité aurait honte de les proférer.

C’est pourquoi on peut penser qu’un antisémite d’aujourd’hui, au regard d’un autre de 1940, est comparable à un tigre qui aurait été réduit à la taille d’une souris. Il a les mêmes dents mais en miniature, il profère les mêmes cris mais sans la moindre morsure mortelle. Du tigre qu’il fut, il ne lui reste que la forme, la férocité, le goût du sang. Désormais, il est incapable d’accomplir le moindre de ses desseins.

Quand nous regardons les dégâts que le tigre de jadis était capable de commettre, la première chose que l’on a envie de dire à celui devenu souris, c’est plus ou moins ceci : «Tu es un raté, un vaincu». Si, par contre, on lui fait savoir qu’on est offensé par ce qu’il dit, il peut croire que l’on a peur de lui. On lui fait rêver qu’il est encore un tigre aussi puissant et aussi méchant qu’en 1940.

On pourra me rétorquer que les gens comme Dieudonné peuvent redevenir des vrais tigres – même si je doute que beaucoup de monde croit à cela. Mais imaginons un moment que ce soit le cas. Que les propos de Dieudonné puissent devenir majoritaires et transformer nos règles sociales à la vitesse de la foudre. Laissons divaguer nos pensées pour nous représenter l’horreur d’une réédition d’une politique d’extermination des Juifs.

Si un danger de ce type était imminent, interdire le spectacle de Dieudonné ou le traîner devant la justice pour injures antisémites serait trop peu. Si nous étions au bord d’une guerre, le devoir politique des véritables démocrates serait d’aller tuer Dieudonné, ses associés et ses admirateurs sans le moindre regret. Mais nous ne sommes pas dans une telle situation.

Les mesures préventives que vient de prendre le gouvernement sont absurdes. Elles mettent inutilement en danger la démocratie car elles portent gravement atteinte à la liberté d’expression. Faire les frais de cette liberté pour combattre les idées de Dieudonné est comparable au fait de brûler une maison pour se protéger d’une araignée entrée sans autorisation.

Elles montrent la phobie des araignées et non une quelconque politique digne de ce nom. A moins qu’elles ne soient qu’une espèce d’instrumentalisation des peurs infondées ressenties par certaines personnes lorsqu’elles écoutent des propos antisémites. Un bon gouvernement devrait plutôt s’attacher à leur montrer qu’ils n’ont rien à craindre de ces théories-là…

Une démocratie – ce régime fondé sur l’égalité et sur la liberté et, donc, incompatible avec l’antisémitisme et le racisme – loin de courir le moindre danger, est fortifiée quand les idées les plus ignobles peuvent s’exprimer. Les mesures prises par Valls sont donc pure démagogie. Une manière de faire croire au peuple que le gouvernement impuissant protège les faibles. Non pas ceux d’aujourd’hui, mais ceux de 1940, dont le principal avantage, pour l’actuelle majorité, est qu’ils n’existent plus guère.

Dieudonné, la honteuse !

CHRONIQUE. Tout se perd ! Le bon vieux facho d’antan, le fasciste à l’ancienne droit dans ses bottes qui édite des musiques nazies et déclare que «les chambres à gaz sont un détail de l’histoire», se fait rare…

Par Stéphane GUILLON (Paru le 4-5 janvier 2014)

Des types comme Jean-Marie Le Pen, xénophobes, antisémites et fiers de l’être appartiennent désormais au passé.

Aujourd’hui, la nouvelle génération est timorée. A l’image de sa fille Marine qui d’un côté part valser en Autriche aux bras de néonazis et de l’autre veut attaquer tous ceux qui qualifieront son parti d’extrême droite. Un pas en avant, deux pas en arrière. Mais le pire de tous, la honteuse toute catégorie, c’est, à n’en pas douter, Dieudonné. Comment Jean-Marie a-t-il pu tolérer qu’une telle lopette lui demande d’être le parrain de sa fille ? Un type même pas capable d’assumer un salut nazi inversé, qui tente de nous faire croire qu’il s’agit d’un geste antisystème, d’un simple bras d’honneur.

Ah la chiffe molle, la mauviette ! On dirait le docteur Folamour, transfuge nostalgique du régime nazi, retenant désespérément son bras quand celui-ci exécute malgré lui le salut hitlérien.

Dieudonné n’assume pas. Vingt ans qu’il tente de faire passer son antisémitisme pour de l’humour. Fils d’une mère bretonne et d’un père camerounais, Dieudonné aurait rêvé naître en 1940 dans la France du maréchal Pétain, une époque où l’on pouvait faire de belles quenelles, bien droites, pointées vers le ciel, sans aucune restriction.

Comble de malchance, le jeune M’bala rencontre la gloire en 1990 sur la scène d’un café-théâtre en duo avec un certain

M. Semoun… Elie Semoun ! Imaginez sa détresse, quand dans le sketch Cohen et Bokassa, Bokassa dit à Cohen : «En 45, les boches, ils auraient pu finir le boulot», la salle entière se gondole, tout le monde pense que Dieudonné fait du second degré alors que lui sait qu’il est au premier. Pendant sept ans, Dieudonné va tenir le coup en escroquant son camarade de jeu. Connaître le succès avec un juif est déjà douloureux, mais le payer à sa juste valeur serait terrible.

Une fois séparé d’Elie, Dieudonné se perd durant quelques années, une période noire où il milite à gauche, soutient le DAL et ira même jusqu’à combattre le FN qu’il considère «comme un cancer». Au plus mal, il chante en duo avec Gad Elmaleh… nouveau succès ! En 2003, l’humoriste se ressaisit et revient à ses premières amours, l’antisémitisme : «Le racisme a été inventé par Abraham… les juifs sont une secte, une escroquerie… des négriers reconvertis dans la banque… maintenant il suffit de relever la manche pour montrer son numéro et avoir le droit à la reconnaissance… » Spectacles du même acabit se succèdent. Si cette période riche est boudée par le monde du spectacle, dirigé comme chacun sait par de «dangereux sionistes», les tribunaux consacrent enfin le travail de l’artiste : onze condamnations à ce jour pour diffamation et injures.

Dieudonné n’est pas épanoui pour autant. Celui dont les amis s’appellent Ahmadinejad et Bachar al-Assad, qui se rêve en dictateur antisioniste, doit sans cesse composer, atténuer ses propos car, à son grand désarroi, la France est une démocratie avec des lois, des règles. La quenelle qu’il voulait tantôt «glisser dans le fion du sionisme» n’est plus qu’«un simple bras d’honneur, un geste antisystème». Pas folle la guêpe, tel un épicier de quartier spécialisé dans les produits antisémites, Dieudonné tient absolument à préserver son business («bissness», comme l’écrit sa nouvelle compagne analphabète).

Son petit commerce est rentable : 1,8 million d’euros en 2013. Tee-shirt, mug, poster siglé d’une quenelle, tout est bon. Le révolutionnaire antisystème s’est même déplacé à l’Inpi pour déposer sa marque afin que son ami Alain Soral ne puisse pas l’utiliser pour commercialiser son beaujolais.

Chaplin aurait adoré pasticher ses deux chiffonniers haineux et grippe-sous, ces deux dames pipis antisémites bunkérisées à la Main d’or.

Toute la limite de Dieudonné est là… amateur de longue quenelle, mais désespérément petit bras. Au lieu de prendre le maquis, de s’assumer, de partir faire sa révolution contre le juif dans des pays où il pourrait sans restriction déverser sa bile, il reste dans son théâtre à compter sa billetterie, déposer ses marques et faire rire 200 écervelés incultes qui pensent pour la plupart que le mot «antisioniste» est une marque d’insecticide. Tout faire pour maquiller son antisémitisme forcené.

Il faut voir Dieudonné le soir, impasse de la Main-d’Or (entouré de trois gardes du corps grotesques, style commerciaux chez Al-Qaeda), baisser la grille de son commerce. On pense à Anelka qui craignant une longue suspension a, lui, baissé son short. Quand il s’agit de préserver leurs intérêts, la quenelle de ces messieurs se transforme vite en vermicelle.

Publicités