Non, le Front National n’a jamais été diabolisé

Les mots sont des armes.

Ce lieu commun en est devenu un, tout en occultant ce qui détermine qu’ils puissent en être : le sens ; les mots ont, avant tout et primordialement, un sens.
Cela est tellement évident qu’à la base de toute volonté de communiquer réside l’accord tacite du sens donné aux mots qui seront en jeu lors de l’échange, si tant est que la communication à ce moment là ait pour but l’échange. Dans le cas contraire, qui serait de convaincre arbitrairement une partie adverse, il est alors d’usage de manipuler le sens des mots afin de saboter et saborder cette communication, ne parle-t-on pas de « guerre de communication » parfois, alors à juste escient.
Il peut s’agir d’inventer, de détourner ou d’orienter le sens d’un mot à son avantage, il peut aussi s’agir d’exhumer un mot devenu désuet, comme c’est le cas de celui qui m’interroge ici : « diaboliser », et même plutôt celui qu’il a participé à créer : « dédiaboliser ».

J’ai pu vérifier qu’aujourd’hui l’association quasi systématique et spontanée de ce mot à « Front National », « Marine Le Pen » et d’autres appartenant au même champ lexical et idéologique, ne m’est pas propre et qu’elle est le fruit d’un travail réussi du dit parti et de ses dirigeants, avec l’aisée contribution de ses adversaires et partenaires politiques et médiatiques.

Mais revenons d’abord au sens étymologique et encyclopédique justement, puisqu’il est jusque là question de sens :

Diaboliser :
verbe transitif
Considérer, présenter, comme diabolique.

Diabolique :
adjectif (bas latin ecclésiastique diabolicus, du grec diabolikos)
Inspiré par le diable, qui est le fait du diable ; démoniaque, satanique, infernal : Tentation diabolique.
Doué d’un pouvoir maléfique et mystérieux qu’on pourrait attribuer à une inspiration du diable : Une ruse diabolique.

Ce verbe ancien (diabolisé, transformé en diable, est attesté au XVIe s.) a été remis en usage par le langage journalistique et politique au sens de « faire passer pour le diable » : un pouvoir autoritaire qui diabolise ses opposants.

Je tente alors un postulat :
Utiliser le mot « dédiaboliser » en parlant du Front National c’est faire son jeu en considérant qu’il aurait été « diabolisé ». Simplement « diabolisé ».

Le Front National aime à se qualifier de victime d’une « chasse aux sorcières », de « diabolisation ».
On notera le champ lexical du surnaturel, et du fantastique.
Car sa stratégie est de suggérer que l’argumentation qui démontre et démonte le réel danger qu’il représente relève de l’ordre du fantasme. Et si le FN est « diabolisé », alors son dirigeant, et Jean-Marie Le Pen plus encore, devient le diable, et nous voilà chevalier blanc tentant d’occire le mal… un peu de sérieux ? Oui, justement.
Il faut opposer rationalisation, à diabolisation.
D’autant plus que Marine Le Pen à fait bien plus fort en créant un concept basé sur le vide de son propre postulat de « diabolisation » : la « dédiabolisation » du FN. C’est d’ailleurs tout à fait légitime et démontre l’absurdité même du processus, on peut diaboliser l’autre, se décréter diaboliser, et se renvoyer la responsabilité indistinctement. Il s’agit de toutes façons de compliquer le dialogue, voir idéalement de le rendre impossible car inintelligible et de perdre de vue toute objectivité.
Ainsi c’est déjà au sein de la structure « Générations Le Pen », fondée en 1998 par Samuel Maréchal que se regroupent à partir du début des années 2000 toutes celles et ceux qui entendent participer de la « dédiabolisation » du FN.
La « dédiabolisation » devient la marque de fabrique de Marine Le Pen qui sent l’urgence à mettre en place cette stratégie n’ayant pas oublié l’entre-deux-tours de 2002 où des centaines de milliers de manifestants se sont mobilisés contre l’accession de son père à la présidence de la République, qui n’en sortira pas indemne, ni le score final qui a confirmé l’isolement de la formation d’extrême droite.
On nous sert de la « dédiabolisation » dans tous les médias, et on ressert la soupe à ceux qui nous avaient pourtant fait vomir la nôtre.
Et nous voilà tous consentir passivement à ce que le Front National n’ayant pu être que diaboliser. Consentir à l’idée que tout ce qui a pu vouloir argumenter contre les idées fascistes de ce parti et de ses dirigeants, n’était qu’une manipulation subjective et démagogique.
Et pourtant j’emploie le mot « fasciste » sciemment, au-delà du fait que c’est l’adjectif qui le qualifie de la façon la plus rapide, car le droit de le faire à été validé par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le 10 avril 2014. (à lire :  A-t-on le droit de qualifier Marine Le Pen de « fasciste » ? )

Le Front National a toujours su communiquer, Jean Marie Le Pen était un spécialiste des dérapages maîtrisés et des plaisanteries calculées, sachant rester borderline, ou franchir la limite à chaque fois, selon la nécessité et le but escompté à atteindre.

Il ne faut donc surtout pas priver d’expression publique ce parti extrémiste, fascisant, réactionnaire, antisémite, xénophobe, homophobe, raciste, nationaliste, clanique et il faut au contraire lui opposer un mot contre un autre, à chaque fois. Et recommencer, en le sommant de continuer à s’exprimer quand il se drape derrière sa « diabolisation » pour dissimuler la permanence de son projet antirépublicain.

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