Hénin-Beaumont: reportage sur un laboratoire du Front national

Marine Turchi, Médiapart, 26/02/2014

Dans Bienvenue à Hénin-Beaumont, la correspondante de Libération à Lille, Haydée Sabéran, livre un reportage fouillé sur le « laboratoire » du FN et ses ressorts dans cette ancienne cité minière du Pas-de-Calais. Mediapart en publie de larges extraits.

E là, on fait quoi ? On vote pour qui ? Le raciste ou le magouilleur ? La peste ou le choléra ? On croit toujours avoir touché le fond, mais il y a toujours pire. » Cette militante socialiste qui se désespère sur les municipales à venir est l’un des nombreux protagonistes de Bienvenue à Hénin-Beaumont, le livre d’Haydée Sabéran, qui sera publié jeudi aux éditions La Découverte.

Correspondante de Libération dans le Nord-Pas-de-Calais, la journaliste a sillonné la circonscription d’Hénin-Beaumont pour en tirer un reportage fouillé et édifiant « sur un laboratoire du Front national ». Dans cette ville de 27 000 habitants, qui deviendra peut-être le 30 mars le symbole de la conquête du Front national en terre de gauche, beaucoup redoutent un second tour entre Steeve Briois, secrétaire général du FN et élu local, et Gérard Dalongeville, l’ancien maire de la ville condamné à quatre ans de prison dont trois ans ferme pour détournement de fonds publics (il a fait appel). C’est le paradoxe d’Hénin-Beaumont : le seul capable d’inquiéter le FN est celui dont le clientélisme et la gestion sont en partie responsables de sa montée.

Sur 220 pages, l’auteure raconte comment on est « passé d’une gauche hégémonique à un Front national à deux doigts de l’emporter ». Depuis son parachutage en 2007, Marine Le Pen s’efforce de faire de cette ancienne cité minière le « symbole de l’abandon de la classe ouvrière par la gauche », mais aussi le tremplin du Front national. « Si ce verrou-là saute, c’est le signal que le FN peut gagner aussi à gauche », écrit l’auteure. À lire les multiples témoignages recueillis, le FN a déjà gagné la mairie. Sur quels leviers s’appuie-t-il ?

La journaliste raconte un FN en campagne depuis vingt ans, appuyé sur Steeve Briois, « l’enfant du pays » : sa « présence acharnée » sur le terrain – jusque sur la piste de danse des banquets locaux, où il fait danser les « mamies » –, ses tracts réactifs, ses« services rendus » aux Héninois, sa tentative de « parler social » et de récupérer des symboles de la gauche. Elle décrypte aussi l’attrait pour la « figure médiatique de Marine Le Pen », un autre « secret de la conquête frontiste ».

Ce succès de l’extrême droite s’explique également par la « déroute du camp d’en face ». L’effondrement de la gauche, la nostalgie des communistes et d’une classe ouvrière solidaire, l’expérience restée sans lendemain de Jean-Luc Mélenchon, l’absence de contre-pouvoir face au PS, les affaires et enquêtes judiciaires en cours chez les socialistes du bassin minier du Pas-de-Calais, et des « élus (PS) loin des gens »« Cette distance n’est pas physique puisque leur clientélisme est une forme de proximité », explique-t-elle, mais ces élus « vivent dans une bulle ». Cette bulle, c’est la « vie interne au Parti socialiste », ses congrès, ses élections, ses primaires. L’hégémonie est telle que « certains élus ne voient plus leur monde que comme un territoire électoral ».

La journaliste s’intéresse aussi à un phénomène parfois oublié par les journalistes qui traitent la progression du FN sur ce territoire : l’éradication de la droite. Le village de Beaumont, enclave résidentielle et agricole dans la ville où Marine Le Pen a obtenu 54,18 % au premier tour des législatives de 2012, est « un des symboles de cette dégringolade de la droite classique », selon Hayée Sabéran. Mais le FN n’a pas seulement grignoté des voix à droite, « il a débauché »« Parmi les adhérents actifs du FN à Hénin-Beaumont, on a croisé beaucoup plus de classes moyennes issus de la droite classique que parmi les électeurs ».

Le livre dépeint surtout une ville dévastée par les crises successives et les fermetures d’usine, un centre-ville paupérisé, défait de tous ses commerces et dont la vie tourne autour de sa zone commerciale et son Auchan, le « plus grand du monde », précisent souvent des habitants.

La journaliste démonte au passage plusieurs clichés en s’intéressant à « l’autre Hénin-Beaumont ». Elle rappelle que la ville est souvent présentée à tort comme le « fief » de Marine Le Pen, qui n’y est même plus conseillère municipale depuis février 2011. Elle évoque la « caricature » du Hénin-Beaumont « vu de la télévision » et ces « journalistes qui s’échangeaient des adresses de corons défoncés et de rues en travaux ». Elle met aussi en évidence le brouillage des lignes et trajectoires politiques dans ce département.

Mediapart reproduit quatre passages de ce livre dans les pages suivantes.

Bienvenue à Hénin-Beaumont, reportage sur un laboratoire du Front national, par Hayée Sabéran. Parution 27 février 2014. La Découverte. 220 pages. 15 euros.

« Toute la ville est quadrillée »

Chapitre 3

La conquête tranquille

« Elles sont toutes jalouses, alors je leur rends »

La « normalisation » du FN à Hénin-Beaumont est le fruit d’une présence acharnée. Et souvent festive. Scènes vues au banquet de l’amitié du 14 Juillet organisé par une association de retraités un après-midi interminable à la salle des fêtes. Une longue salle sans attrait, des tables de banquet alignées en rangs d’oignon, décorées de cocardes tricolores. Deux tables sur une trentaine sont réservées par le FN. Ici aussi ils sont chez eux. « La danse, c’est Simone qui m’apprend », glisse Steeve Briois, pointant du menton une grande femme aux cheveux poivre et sel, coiffée à la garçonne, au visage fin, qui s’installe à une autre table. Simone est membre des « Mamies de Darcy », un groupe de femmes, pour la plupart veuves de mineurs comme elle, qui ont monté une chorale dans le quartier de Darcy. Steeve Briois n’a pas toujours été adepte des repas dansants. « Au temps de Gérard Dalongeville, il n’y allait pas », se souvient Daniel Duquenne, successeur de Gérard Dalongeville. Steeve Briois n’est pas très bon danseur. « Il est raide », confie Simone. Mais il s’applique.

À la table du Front national : Bernard, ancien technicien chez Renault ; Annie, ancienne infirmière ; Huguette Fatna, conseillère régionale FN d’Alsace ; Christopher Szczurek, juriste, assistant de Steeve Briois au siège du FN à Nanterre ; Bruno Bilde, conseiller spécial de Marine Le Pen à Nanterre et directeur de la campagne des municipales pour Steeve Briois à Hénin ; Maryse Poulain, conseillère municipale, et son mari Marcel. Steeve Briois est déjà parti danser. Huguette Fatna : « Les Verts sont impolis, ils ne disent pas bonjour quand je les croise dans le TGV vers Strasbourg, sauf Jean-Vincent Placé. » Bruno Bilde : « Les communistes sont plus sympas que les Verts. Marine s’entend très bien avec Jacky Hénin [6].» Christopher Szczurek : « Les Verts ont un mépris de classe. »

Steeve Briois danse. On sent une équipe habituée à s’amuser. Sur « Viens danser », après « Cette année-là », Steeve Briois tombe la veste. Après le melon au porto, une polka polonaise. Quelques danseurs chantent le refrain, « youli youli yè ». Christopher Szczurek est polonais « des deux côtés ». Sur la piste, Steeve Briois interrompt sa danse pour embrasser une dame qui lui tend la joue. Sur « Si j’avais un marteau », il twiste accroupi. Le maire Eugène Binaisse serre des mains à d’autres tables. L’ancien maire, Daniel Duquenne, et sa femme dansent aussi, mais le Front national occupe littéralement la piste de danse. Un serveur glisse à Steeve Briois : « Je suis un de vos supporters. »

Steeve Briois, de retour à table entre deux danses : « L’UMP, ils votent à 90 % pour nous ici. Les frontières idéologiques s’effondrent. C’est pareil à gauche. Exemple à la caisse des écoles, les directrices d’école font le procès de Peillon. » Il repart danser avec Huguette Fatna. « C’est une vieille copine, depuis 1995 », dit Bruno Bilde. « Tu as vu ? », dit Maryse Poulain, « tous les yeux se sont tournés vers eux ». Bruno Bilde et elle sont d’accord, ils ont remarqué tous les deux que les participants ont regardé avec surprise cette femme noire dansant avec Steeve Briois. « Les gens ont des idées préconçues sur le FN », glisse Maryse Poulain. Le matin même, Bruno Bilde avait pris soin de mettre en avant la figure d’Huguette Fatna aux cérémonies du 14 Juillet au monument aux morts. Une femme noire au Front national, c’est un élément de la bataille de l’image. Huguette Fatna ne cesse de danser : à peine s’assoit-elle qu’un autre adhérent l’invite. Sur la piste de danse, le candidat passe de bras en bras. Deux vieilles dames se chamaillent, elles veulent aussi que ce soit leur tour. Maryse Poulain rigole : « Elles se battent pour Steeve ! » Simone se rassoit : « Elles sont toutes jalouses, alors je leur rends. »

« Toute la ville est quadrillée »

Derrière cette désinvolture affichée, il y a peu de hasard. Un militantisme de moine soldat, éprouvé de longue date. « Un tract, c’est rédigé en un quart d’heure, ça peut être photocopié, ça prend une heure », explique Steeve Briois à un militant de Méricourt, ville communiste, devant la caméra d’Édouard Mills-Affif, en 2003, déjà [7]. « Si vous êtes dix, vous découpez la ville en dix responsables de quartier, toute la ville est quadrillée. Quand tu as un message à faire passer, en deux-trois heures tout est distribué. Chacun a 300-400 tracts, vous pouvez faire un travail formidable, en une journée vous pouvez arroser toute la ville. Après, tu auras forcément des réponses pour des gens qui veulent militer, tu auras des gens pour la liste. » On appelle dans la foulée le numéro de téléphone sur le coupon, pour « faire une adhésion ». Les débuts étaient artisanaux. « Des bouts de ficelle », raconte Steeve Briois. « Je me souviens d’une fois où on avait donné rendez-vous à Yvan Blot [8] et François Porteu de la Morandière dans un café de la Grand-Place de Carvin. On avait rempli le coffre de la vieille Lada de la maman d’un militant, on a tout collé le soir même. »

« En 1994-1995, on collait la nuit », se souvient André, soixante-dix ans, ancien mineur, ancien mécanicien. « Une fois, je me suis fait courser. En 2000-2002, ça s’est calmé. » Aurélia Beigneux, trente-trois ans, qui a été militante à Paris :

« À Paris, on colle la nuit. Ici, c’est plus facile. On n’a jamais peur en pleine journée. Les gens nous font coucou quand ils passent. » En 2001, la ville est divisée en quinze quartiers de tractage. À l’époque, le local du FN est minuscule. « Quinze mètres carrés, 150 euros par mois, on se cotisait », se souvient Steeve Briois. Désormais, fini l’artisanat, il y a quarante-cinq quartiers de tractage, et le local, de 300 mètres carrés en centre-ville, « payé par les cotisations des adhérents, coûte 1 300 euros », assure Steeve Briois. Ils mettaient dix jours pour tracter dans la ville à deux au début. Désormais, il suffit d’une journée.

(…)

Autre outil de conquête des suffrages, les services rendus. Déjà, en 2006, Steeve Briois nous racontait qu’il aidait à rédiger des lettres, décrochait son téléphone quand une aide sociale était supprimée. Il expliquait avoir conduit une grand-mère et son petit-fils à l’Institut des jeunes aveugles pour trouver une place. « Je décharge les assistantes sociales du secteur, confiait-il. On est proches des gens, comme la gauche avant, quand elle était encore le parti de Jaurès. » Sous les mandats de Pierre Darchicourt (1989-2001) et Gérard Dalongeville (2001-2009), les leviers municipaux étaient encore faibles pour Steeve Briois. « Sous Darchicourt, on avait réussi à obtenir un local, raconte-t-il, mais les gens devaient laisser leur carte d’identité à un employé municipal avant d’entrer. » Désormais, il a « des relations apaisées » avec le centre communal d’action sociale (CCAS), où il est administrateur en tant que représentant de l’opposition, et où il arrive à appuyer des dossiers. Depuis juillet 2013, il est aussi administrateur à l’Epinorpa, établissement rattaché à la région Nord-Pas-de-Calais, qui a pour vocation d’« acquérir et gérer » les logements sociaux des anciens Charbonnages de France. L’Epinorpa, qui a pris le contrôle en 2002 de la Soginorpa, ancienne filiale immobilière de Charbonnages de France, est un organisme très important, pour les habitants comme pour les élus. La Soginorpa possède un parc de près de 62 000 logements dans toute la région.

« Gérard Dalongeville avait mis une barrière entre les services et nous, raconte Steeve Briois. Les employés municipaux avaient l’obligation de ne jamais nous dire bonjour, nous serrer la main et a fortiori nous faire la bise. Gérard Dalongeville avait du mépris pour nous. On n’arrivait pas à obtenir les documents. On a saisi la Cada [Commission d’accès aux documents administratifs], on est allés au tribunal. Depuis qu’il n’est plus là, ça a changé. On peut enfin travailler, instruire les dossiers. » Et avec « deux à trois cents » militants, à Hénin-Beaumont, dont une trentaine d’actifs, il y a assez de monde pour se partager le travail.


[6] Député européen Front de gauche, ancien maire communiste de Calais.
[7] Edouard Mills-Affif, « Au Pays des gueules noires », op. cit.
[8] Yvan Blot, haut fonctionnaire, est passé par le RPR, le GRECE, le Club de l’Horloge, le FN et le MNR.
[9] Selon l’Insee et la préfecture du Pas-de-Calais, 1 912 cambriolages ont été recensés dans l’arrondissement de Lens en 2012, soit une moyenne de 5,2 cambriolages par an pour 1 000 habitants, un chiffre en légère baisse par rapport aux années précédentes. Dans le Pas-de-Calais, la moyenne des faits constatés est de 2,4 pour 1 000 habitants (la moyenne nationale atteint 3,7 pour 1 000 habitants). Il y a 35,67 atteintes aux biens pour 1 000 habitants dans l’arrondissement de Lens, un chiffre dans la moyenne nationale (34,38 ‰).

« Gérard Dalongeville, c’était le Bon Dieu »

Chapitre 8

Jamais plus mineurs, mais toujours pas majeurs?

Dalongeville et le clientélisme municipal

L’espoir de décrocher un emploi est devenu si lointain pour les plus fragiles qu’avoir accès à une maison avec jardin dans le parc social du bassin minier peut devenir le rêve d’une vie. De moins en moins nombreuses, ces maisons sont parfois des bijoux de l’architecture ouvrière. À Hénin-Beaumont, les plus jolies sont à la cité Darcy et à la cité Foch. « Bientôt, pour avoir une maison il faudra attendre vingt ans, c’est pas normal, dit Jean-Claude, le militant communiste croisé dans le local du Parti. Les gens en ont ras le bol. Ils veulent qu’on les écoute. Ils veulent essayer le Front national parce qu’ils voudraient trouver la personne en qui ils voudraient bien croire. » « C’est malheureux qu’il faut du piston pour avoir quelque chose », ajoute Marcel, communiste, ouvrier retraité, dans son petit salon d’une cité minière. Lui, c’est Marie-Serge Opigez, ancienne secrétaire du PCF à Lens, décédée il y a peu, qui lui a « fait avoir la maison », à l’époque où « il y avait des communistes au sein de la municipalité d’Hénin-Beaumont. Si elle avait pas été là, j’habiterais encore à Kennedy. Ici, on respire. Quand il fait bon, on fait des barbecues, il y a de l’espace vert, les chiens vont dehors. »

Gérard Dalongeville a poussé le clientélisme jusqu’à son paroxysme. Avant Steeve Briois, le spécialiste des repas dansants interminables à Hénin-Beaumont, c’était lui. « Il y avait un repas une fois par mois, et il allait à tous. Il arrivait à 11 heures et, à 20 heures, il était le dernier à partir. Il prenait le micro, et il chantait “Le Sud”. Il dansait avec les mamies. Il dansait comme un pied, mais il dansait », raconte une ancienne collaboratrice, qui l’accompagnait pour prendre note des demandes des habitants. « Je le suivais avec un calepin. Les gens disaient : “Je voudrais une place handicapé devant chez moi”, ou bien : “Il me faudrait un plain pied.” Dès le lundi, on envoyait un courrier : “Suite à notre rencontre ce week-end…” Ce n’était qu’un accusé de réception mais les gens se disaient : “Il s’occupe de nous.” Et même si ça n’avançait pas, une fois par mois, on envoyait une lettre pour dire : “Je ne vous ai pas oublié, je relance votre dossier.” »

« Gérard Dalongeville, c’était le Bon Dieu, raconte un employé de mairie. Je n’avais jamais vu quelqu’un décrocher un téléphone et dire : “Demain tu as ton appart’.” Je venais le voir pour autre chose. À la fin de l’entretien, il m’a demandé où en était ma demande de logement. J’ai expliqué que ça faisait deux-trois ans que j’attendais. Il m’a répondu : “C’est pas normal”, et il a décroché son téléphone. Je n’avais rien demandé. »

Pendant la campagne électorale de 2008 qui l’a fait réélire dans une triangulaire face au Front national, Gérard Dalongeville a embauché en contrat précaire quelque 200 personnes, en particulier à Darcy, où le FN faisait des scores importants, et a réussi à retourner le vote en sa faveur. Il a par ailleurs « stagiairisé » 110 personnes, c’est-à-dire mis des petits contrats sur les rails de la titularisation. Un maire a la main sur l’embauche des fonctionnaires de catégorie C, les plus petits salaires. « Il y a 94 % de fonctionnaires de catégorie C à Hénin-Beaumont. C’est plus que la moyenne », estime Maurice Lecat, chef de cabinet de l’actuel maire, Eugène Binaisse. « Quand il embauchait une personne, Gérard Dalongeville comptait sur cinq ou six voix. La mairie a connu une multitude de temps partiels : deux quart-temps, c’est plus rentable en nombre de voix qu’un plein-temps. » Selon le maire, au plus fort de 2008, on comptait 1 084 salariés au total, fonctionnaires et petits contrats confondus. Ils sont désormais 741 en septembre 2013, « c’est-à-dire encore 150 à 200 de plus que dans la plupart des villes de même taille », estime Maurice Lecat.

« Gérard Dalongeville, c’était un maire près de nous. Il s’intéressait à nous », se souvient Natacha [6], ancienne des « Mamies de Darcy ». « À Noël, on avait une boîte de chocolats chacune. On allait chanter à la mairie. S’il pouvait vous rendre service, il le faisait. Pour la place handicapé devant la maison, pour mon mari, il me l’a donnée du jour au lendemain, c’est passé en commission plus tard, pour régulariser. Ma fille, il l’avait embauchée un mois, pendant les vacances. On a découvert comme tout le monde les vices cachés après. » Il agissait sur des détails. Un homme qui travaille dans la sécurité raconte qu’alors qu’il surveillait un site de la ville, une nuit, il a reçu, de la part du maire, des sandwiches, pour lui et ses collègues. Il en est encore touché. « On dira ce qu’on voudra, c’était quelqu’un de bien. » Et cette phrase qui revient souvent, à propos des détournements de fonds : « Il a dû être mal entouré. »

Steeve Briois fait lui aussi une analogie entre le paternalisme des Houillères et celui des élus socialistes. « Avant, la compagnie des mines gérait tout, expliquait-il en juillet 2013. Les socialistes ont pris le relais, jusqu’à empêcher le développement de la conscience humaine. Dans une ville en crise, il faut débloquer les situations, régler des problèmes personnels. Ici, où un âne avec une étiquette socialiste était élu, on se fout de ce que pense le peuple. Cette hégémonie, c’est malsain. Ce qui me dégoûte, c’est qu’on instrumentalise la population. On veut que les gens ne réfléchissent pas. Qu’ils soient dépendants. Qu’ils quémandent un emploi, une aide sociale, un logement. Ils passent leur vie à quémander. On prend des gens pour des valets, des sujets, des obligés. On organise leur vie. »

Quelques semaines avant cette discussion, sur le marché aux puces de La Tour d’Auvergne, un chaland s’était approché de lui : « Monsieur Briois, quand vous serez élu, vous pourrez me faire habiter ici ? » Réponse du candidat, du tac au tac : « Déjà maintenant on peut faire un dossier. Je suis administrateur à l’Epinorpa. On peut accélérer les choses. »


[6] Le prénom a été modifié.

Derrière la « caricature » de la « machine médiatique »

Chapitre 9

L’autre Hénin-Beaumont

Au quotidien, Hénin-Beaumont n’a pas tout à fait l’image qu’en donne la machine médiatique. Vu de la télévision, Hénin-Beaumont est une caricature de ville, avec son mendiant éméché, ses rues cabossées, ses maisons abandonnées, sa ducasse bruyante, ses piliers de bistrot. Au milieu, Marine Le Pen, bottes à talons, mèches au vent, claquant des bises à de timides inconnus. Voilà les traces que la télévision a laissées dans les esprits après la campagne des législatives de mai et juin 2012.

« Au début, c’était amusant de voir Hénin-Beaumont à la télé », raconte Octave Nitkowski, dix-sept ans, habitant de la ville voisine de Rouvroy, et étudiant à Sciences Po qui s’était illustré pendant les législatives en chroniquant l’actualité politique de la ville sur Internet [1]. « Et puis on a vite trouvé le traitement médiatique scandaleux, poursuit le jeune homme. Dans les cafés, je croisais des journalistes qui s’échangeaient des adresses de corons défoncés et de rues en travaux. Des raccourcis pour expliquer le vote FN. » Le passage des médias a fait l’effet d’une tornade. « Des journalistes sont venus ici faire du papier ou bousculer la terre entière pour une image, ajoute Dominique Alavoine, travailleur social, militant du Parti de gauche. On ne pouvait plus sortir sans se faire interviewer. Ça a choqué. Des jeunes Maghrébins posaient pour la photo avec Marine Le Pen. Tout était surdimensionné, c’était le troisième tour de la présidentielle à Hénin-Beaumont. »

À ce tableau s’ajoutent les fameux 55,14 % que Marine Le Pen a obtenus sur la ville à ces élections. À travers le filtre médiatique, Hénin-Beaumont est devenu un repaire de miséreux, d’incultes et de racistes. « Quand je pars en vacances, je ne dis pas où j’habite », confie un habitant d’Hénin. « À Paris, dans le Ve, à une projection de film sur le FN, j’ai dit que j’étais d’Hénin-Beaumont, on m’a regardée comme si j’étais Tintin au Congo », rapporte Marine Tondelier, assistante parlementaire au Sénat, ancienne candidate d’Europe Écologie Les Verts (EELV) aux législatives sur la circonscription.

« À Paris, quand je dis que je suis d’Hénin-Beaumont, on me répond “Marine Le Pen”, ajoute Octave Nitkowski, et étant donné mon look [une maladie l’a rendu chauve, NdA], ça n’aide pas. » À Lille, à une demi-heure d’Hénin-Beaumont, une habitante du quartier de Fives avoue qu’elle évite Hénin-Beaumont sur le site « leboncoin.fr », parce qu’elle pense avoir « une chance sur deux de tomber sur un facho ». Les stéréotypes collent désormais à la peau des habitants de la ville. Hénin-Beaumont n’est pourtant ni un ghetto, ni un coupe-gorge, ni un repaire de crânes rasés. Certes des identitaires, dont Serge Ayoub, alias Batskin, sont venus se montrer sur le marché d’Hénin-Beaumont, le 1er   juin 2012, pendant la campagne des législatives (Marine Le Pen a évité de croiser leur route). Mais les Héninois n’ont pas grand-chose à voir avec eux. Hénin-Beaumont est une petite ville de 27 000 habitants, d’où ressort un sentiment d’abandon. Une ville de gens ordinaires.

« Mon voisin, il est arabe »

« J’ai de la menthe qui pousse chez moi parce que mon voisin, il est arabe, dit Caroline [2], trente-huit ans. Ça passe sous le grillage et ça envahit mon jardin. Le problème… » « Voisin arabe », « Problème », « Invasion »… on tend l’oreille. Mais Caroline ne râle pas, elle raconte. « … Le problème, c’est que je ne sais pas faire le thé à la menthe. Alors je lui donne la menthe, et il m’en prépare. Comme ça, de temps en temps, j’ai du thé. » Mère de deux enfants, au foyer, cette femme d’ouvrier vit dans la cité Darcy. Elle raconte souvent cette histoire, pour bavarder, comme elle raconte la fièvre de sa petite dernière ou la rentrée des classes.

Caroline parle avec tout le monde, de tout, mais ne dit pas pour qui elle vote. « Ah, non, pas de questions sur la politique. J’y connais rien. » Alors on parle des voisins. Les mêmes déposent parfois des gâteaux, du couscous. « Plein de trucs. Pendant le dernier ramadan, une marmite entière. Tellement que j’en suis gênée. Quand leur fille a accouché, j’ai offert un panier de produits pour bébé. Quand on part en vacances, ils surveillent ma maison, et quand ils vont au bled, je surveille la leur. Leur fille s’est brûlée en faisant du pain, je lui ai dit : “Bouge pas, j’ai ce qu’il faut.” On s’entraide. »

La jeune femme a grandi à la cité Foch, de l’autre côté de la ville, des maisons des années 1920 aux longs toits pointus, posées entre des platanes. Elle rêve d’y retourner, « c’est plus calme ». Appuyée à son portillon, elle désigne du menton un quad qui pétarade. « On est bien ici, mais le problème, c’est ça. Les gens arrivent à fond dans les sens interdits, on en a marre. » Et à propos de voisins, ça se passe comment avec les gens du voyage installés au pied du terril, sur la route qui mène à Rouvroy ? « Nickel. On se parle à la sortie de l’école. Ils mettent leurs enfants à l’école du quartier. Je m’entends bien avec tout le monde. »

(…)

« Il y en a pas tant que ça, des fachos »

Au pied de la grosse église Saint-Martin, le café L’Univers a fermé au début de l’été. Plus assez de clients. En attendant mieux, Georges Villette, l’ancien patron, est devenu cuisinier au Shannon, presque en face. Vu de loin, le Shannon est un pub irlandais. On s’approche, c’est un kebab kurde. Le patron, Bilgin Algunerhan, Kurde de Turquie, réfugié en France, se fait appeler Bil. Depuis que Georges est arrivé, on y mange aussi de la carbonnade flamande avec une tranche de pain d’épice. On croise au Shannon tout un monde, affectueux. Marius, quarante-six ans – ce n’est pas son vrai nom, il rêvait d’être Marius Trésor –, un petit homme mince, les yeux bleus lumineux, toujours quatre bises à tout le monde, hommes et femmes, qui laisse derrière lui un sillage d’after shave et parle patois quand il est ému : « Mi chus communiss’. Min père y’étot communiss’, min grand-père y’étot communiss’. Ch’ro toudis communiss’ [6].» On croise aussi Djel- loul Kheris, directeur de la maison de quartier Maurice-Thorez, qui vient quelquefois manger ici avec son épouse Virginie, employée du supermarché Match juste à côté. Virginie Kheris est une Mopty, descendante de la résistante Émilienne Mopty.

Les parents de Djelloul Kheris ne savaient pas lire, il était l’aîné, chargé de déchiffrer les factures. À l’école, il n’y avait « personne pour aider ». « Ce qui m’a sauvé, c’est la culture urbaine. Les animateurs de Saint-Vincent de Paul. On y allait parce que c’était gratuit. J’ai appris sur le tas dans le milieu de l’éducation populaire. Mon premier boulot ça a été de donner des cours de danse hip-hop. » Il a perdu un œil parce qu’un jour quelqu’un a sorti une arme. Dans une salle de répétition, le type avait mis la sono à fond sur « Je danse le mia », la chanson du groupe I AM. Djelloul Kheris lui avait demandé de baisser le son. « C’était pas un crime raciste, juste une bêtise d’ado. Il a pris un an avec sursis. J’ai pas pu devenir routier, il fallait dix sur dix aux deux yeux. Quand j’ai vu mon père pleurer, je me suis dit “wow”. » Sans le rap et le hip-hop, il pense qu’il aurait pu devenir « alcoolique ou toxicomane ».

Le soir, le Shannon se transforme en bar de nuit. On vient y boire un verre après une journée de travail. « Pour moi, il n’y en a pas tant que ça des fachos, dit Mohamed, quarante ans. Dans les mines tout le monde était mélangé. Ça allait. Mais les racistes osent s’exprimer, à cause de Marine Le Pen. » Mohamed est titulaire d’un BTS d’électrotechnique et salarié d’Enersys, fabricant de batteries industrielles à Arras, où il pilote des lignes automatisées depuis quinze ans. Quand on lui pose la question, il remarque qu’il y a peu de jeunes Maghrébins diplômés dans son usine et que la majorité de ses frères et sœurs se sont exilés pour travailler. « J’ai un frère qui a un BTS aussi, il fait Lens-Paris Nord tous les jours pour travailler sur les TGV, il a une bonne place. Sur dix enfants, six de mes frères et sœurs ont dû aller dans la région parisienne pour trouver du boulot », dans la banque, dans la comptabilité ou à l’usine. La plus diplômée a bac + 5.

Selon un rapport commandé par la Communauté d’agglomération Hénin-Carvin et le Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (Fasild) en 2005, la discrimination envers les enfants d’immigrés maghrébins est réelle et sous-estimée par les « décideurs » – élus, chefs d’entreprise, syndicalistes, direction de l’ANPE de l’époque – aveuglés par l’idée répandue que le racisme n’existait pas au temps de la mine et que « l’histoire du bassin minier prémunit le territoire contre les discriminations ». Or, à diplôme égal, 30 points séparent le taux de chômage des jeunes de nationalité française et celui des jeunes de nationalité algérienne et marocaine scolarisés en France [7]. Les auteurs du rapport ajoutent que « le risque n’est pas négligeable pour le développement du territoire lui-même. D’une part, en ne recrutant pas les actifs [maghrébins] résidents du territoire, pour préférer des actifs résidant [ailleurs], le développement productif local se prive d’une partie importante des revenus du travail qui [sont] dépensés en dehors du territoire. […] D’autre part, le départ des actifs diplômés sous des cieux plus cléments peut conduire les entreprises à hésiter à s’y implanter à l’avenir, si elles ne trouvent pas sur place les employés dont elles ont besoin. » Huit ans après la parution du rapport, Mathieu Dujardin, qui, chargé de ces questions à la mairie, estime que la lutte contre les discriminations reste à faire, se sent un peu seul. « Ce travail avait commencé sous le gouvernement de droite. Depuis que la gauche est passée, on n’en entend plus parler ».

Sur un mur du Shannon, Christophe Blanquart, employé de mairie, ancien reporter-photographe à Nord Éclair, habitué des lieux, a punaisé une expo photo, « Moi, maire », en clin d’œil à l’anaphore de François Hollande pendant la campagne présidentielle. Des photos d’habitants en noir et blanc ceints d’une écharpe tricolore en couleur, avec leur premier souhait ou la première mesure qu’ils prendraient s’ils étaient élus maire.

« Un tarif unique pour les cantines scolaires », dit Catherine, serveuse. « Héninois de tous les partis, unissez-vous ! », dit Agnès, professeur des écoles. « Interdiction des coupures d’électricité », annonce David Noël, éphémère adjoint à la culture de Gérard Dalongeville et actuel secrétaire de section du Parti communiste. « Baptiser une voie sans issue du nom du maire sortant », dit un mystérieux homme masqué. « Organiser un pique-nique citoyen au terril du Pommier », propose Marie-Françoise, de la friterie Gonzalez. « Défendre les commerces héninois », dit Pascal, musicien. « Réinstaurer le carnaval des mines », dit Jean-Charles, infirmier. « Des soirées musicales tous les week-ends », demande Alexis, maçon. « Je ne sais pas, dit Michèle, technicienne de surface, ce serait comme gagner au Loto, je ne saurais pas quoi faire. » Bilgin, le patron du Shannon, voit grand : « Que la France soit toujours une terre d’asile. » Voilà un peu de l’autre Hénin-Beaumont, celui qu’on voit moins à la télévision.

 


[1] Fierté du lycée public Fernand-Darchicourt grâce à son blog « Front contre Front », Octave Nitkowski a animé pendant quelques mois le blog « À l’ombre des terrils » sur <www.liberation.fr>. Il est l’auteur du livre Le Front national des villes et le Front national des champs, Éditions Jacob-Duvernet, Paris, 2013.
[2] Le prénom a été modifié.
[3] En 2008, le poids des retraites du régime minier comptait pour environ 5 % de l’ensemble des revenus à Hénin-Beaumont (PÔLE OBSERVATION-PROSPECTIVE DE LA MISSION BASSIN MINIER, Refonte de la politique de la ville. Prise en compte des spéci- ficités du Bassin minier Nord-Pas-de-Calais, <www.missionbassinminier.org>, juillet  2013).
[6] « Moi, je suis communiste, mon père il était communiste, mon grand-père il était communiste, je serai toujours communiste. »
[7] Thomas KIRSZBAUM, Renaud EPSTEIN et Patrick SIMON, Diagnostic Pas-de-Calais Bassin minier, intégration, discrimination : quelles réalités ?, Recherches et études sur les politiques socio-urbaines (REPS), octobre 2005, Paris (disponible sur <biblio.reseau-reci.org>).

« Si vous ne nous aidez pas, il y en a une qui va se régaler à nous aider »

Chapitre 10

La fin des usines

Marine Le Pen à l’usine

« Klang pshiii, klang pshiiii, klang kling. » C’est un des sons du quartier de la gare d’Hénin-Beaumont. Quand ce bruit-là démarre, ça veut dire que la nuit se termine. « C’est la Chouine », disent les plus vieux. Ça vient de « Schwinn », le nom de l’usine dans les années 1970, qui s’est ensuite appelée Meca Stamp International. Cette forge produit des pièces sur mesure pour Caterpillar, Poclain, la SNCF. Le quartier vit avec le bruit du marteau-pilon. Jean-Pierre Moquet [21], retraité de l’usine se désole que la forge déménage bientôt, à cause du bruit. « J’habite en face. Elle fait partie de mon décor. Ça fait cent vingt ans qu’elle fait du bruit. » Quand le marteau-pilon tape, il compte les coups. En fonction du nombre de « klang », il sait quelle pièce ses anciens collègues fabriquent. « Tant mieux si ça tape, ça veut dire qu’il y a des gens qui travaillent, et s’il y a des gens qui travaillent, ça veut dire qu’il y a de l’emploi. »

En réalité, il y a de moins en moins d’emplois. Ils étaient 300 ouvriers à son époque. Le chiffre est descendu à 136, puis à 46 depuis le début de l’année 2013, et la reprise du site par son ancien directeur. Fin novembre, ils étaient 77 avec les intérimaires. La « Chouine », devenue Meca Stamp, s’appelle désormais Industrial Forge Companies (IFC). L’usine, qui avait besoin de moderniser l’outil de travail, a failli fermer, faute de prêts bancaires. Finalement, le Crédit mutuel a accordé une garantie, la SNCF un prêt et les collectivités des subventions. Les politiques se sont démenés sur ce dossier emblématique, à cause de la cinquantaine d’emplois en jeu et du rare savoir-faire des ouvriers. Car le travail est dangereux : il faut frapper et déplacer de l’acier à 1 200 degrés d’une presse à l’autre dans une sorte de ballet de précision. Observer les ouvriers saisir les lourds lingots d’acier rouge avec d’énormes pinces, pour les tourner, retourner, les faire sculpter par le pilon, c’est voir un spectacle [22].

Les politiques de tous bords ont soutenu les Meca Stamp. Et d’abord le communiste Jean Haja. Le maire de Rouvroy, la ville voisine, et conseiller régional est un habitué des piquets de grève et des rencontres avec les syndicalistes des entreprises encore debout, en compagnie de son collègue du conseil régional Bertrand Péricaud. Un activiste : Jean Haja prête des locaux municipaux à Rouvroy aux ex-Samsonite et aux ex-Meca Stamp même si ces entreprises étaient héninoises. C’est un activiste de longue date et, pourtant, dans l’affaire Meca Stamp, c’est Marine Le Pen qui lui a volé la vedette. Avec beaucoup de naturel, le 30 novembre 2012, sous l’œil des caméras de France 3 Nord-Pas-de-Calais, alors qu’il manque 300 000 euros des banques pour faire redémarrer la forge, la présidente du FN s’est montrée au milieu des ouvriers. Une scène rare. Il lui arrive certes de se faire filmer en train de distribuer des tracts à la sortie des usines mais d’y être reçue, très peu.

A-t-elle été bien reçue à Meca Stamp ? « Pas à bras ouverts, mais pas rejetée non plus, soupire Christophe [23], ouvrier licencié depuis. On n’aurait pas dû la laisser rentrer. Ce qui m’a choqué, ce sont ceux, à mon avis majoritaires, qui ne sont pas d’accord avec elle mais qui sont restés sans réaction. » Devant les caméras de France 3, on voit donc Marine Le Pen se faire expliquer la situation par Daniel Lewandowski, secrétaire du comité d’entreprise. Puis elle parle, entourée d’un groupe d’ouvriers silencieux, dont un la filme avec son téléphone portable. Le directeur de l’usine, Pascal Thavaux, est dans le champ de la caméra. Quelques minutes plus tôt, Jean Haja, le maire de Rouvroy, était filmé seul devant un feu de palettes, pour dire qu’il ne comprendrait pas que les banques « qui ont de l’argent », n’accordent pas le prêt de 300 000 euros nécessaires au redémarrage de l’entreprise. Marine Le Pen, elle, s’insurge de ce que les politiques ne soient pas « capables » d’exiger des banques qu’elles « investissent dans l’économie réelle », « alors même qu’on les a renflouées massivement il y a quelques mois ». La séquence Marine Le Pen, images muettes comprises, dure vingt-trois secondes, la séquence Jean Haja, quatre. Quant au maire d’Hénin-Beaumont Eugène Binaisse, présent lui aussi le même jour, il n’apparaît que dans un coin de l’écran, silencieux. Bref, c’est Marine Le Pen qui occupe l’espace.

Dès le lendemain midi, Steeve Briois envoie un communiqué aux rédactions intitulé « Marine Le Pen à Hénin-Beaumont ou le soudain intérêt des socialistes pour un territoire oublié ». Il affirme : « Chaleureusement accueillie par les ouvriers, Marine Le Pen a visité l’usine et s’est entretenue au téléphone avec un membre du cabinet d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif. Dès lors, la situation s’est rapidement débloquée et le commissaire au redressement productif a apporté des garanties aux juges du tribunal de commerce alors que tout le monde s’accordait pour dire que la situation était désespérée [24]. » La présence de la présidente du FN apparaît comme un levier. « On va voir les politiques, reconnaît Christophe, et on leur dit : “Si vous ne nous aidez pas, il y en a une qui va se régaler à nous aider.” » Avant la visite de Marine Le Pen dans l’usine, la Région avait voté une avance remboursable à l’usine. La communauté d’agglomération, l’État et la Région ont également versé des aides, une mobilisation que La Voix du Nord qualifie d’« incroyable ». Mais à tous les coups le Front national gagne : si personne n’avait rien fait, il se serait scandalisé ; si les autorités agissent, c’est grâce à lui.

Les politiques, à gauche, lui donnent parfois du grain à moudre. « On se doit de faire jouer la solidarité inter-territoires pour Hénin-Beaumont et faire dans cette ville une opération d’ampleur. Il faut lui couper son “laboratoire” », disait à propos du FN le sénateur PS René Vandierendonck, alors maire de Roubaix et conseiller régional, en 2010 [25]. Depuis, le Front national ressort la phrase du sénateur dès que possible. Dans le communiqué sur le « soudain intérêt des socialistes », il ironise : « Aujourd’hui, le ministre de la Ville, François Lamy, vient à Hénin-Beaumont pour visiter le quartier Darcy en pleine rénovation urbaine. Or René Vandierendonck, élu PS, affirmait à Nord Éclair que le conseil régional avait accordé des subventions à la rénovation de ce quartier en raison de l’importance des scores de Marine Le Pen sur la commune. La présence de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont oblige les élites à s’intéresser enfin à un territoire oublié. »


[20] La fête des jeunes filles célibataires de plus de vingt-cinq ans.
[21] Jean-Pierre Moquet est également trésorier de l’association d’histoire locale Hennium.
[22] Voir le petit film mis en ligne par le BTS Forge de Nogent sur Oise, « De la barre d’acier à la pièce estampée », sur <www.youtube.com>.
[23] Le prénom a été modifié.
[24] Communiqué de Steeve Briois, 1er décembre 2012.
[25] « Les élus régionaux divisés sur une “riposte” contre Le Pen », Nord Eclair, 17 décembre 2010.

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