Et si l’expérience zapatiste ouvrait des pistes pour sortir du capitalisme ?

Il y a vingt ans, l’insurrection des zapatistes du Chiapas inaugurait un cycle de dissidence et de résistance aux effets destructeurs de la mondialisation néolibérale. Jérôme Baschet en dresse un bilan théorique et pratique pour imaginer le monde de l’après-capitalisme à partir de quelques exemples concrets.

Médiapart, Joseph Confavreux, 26/01/14

Il y a tout juste vingt ans, en janvier 1994 et en protestation contre l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), les zapatistes mexicains dissimulés sous leurs passe-montagnes s’emparent de sept villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas. Fondée en 1983 comme un classique foyer de guérilla, l’Armée zapatiste de libération nationale (AZLN), devenue l’organisation politique et militaire de centaines de communautés indiennes, inaugure ainsi un cycle de résistance aux effets de la mondialisation néolibérale, avec l’émergence d’un mouvement « altermondialiste » qui se structure à l’occasion du sommet de l’OMC à Seattle, en 1999.

Un zapatiste cagoulé jouant du guitarrónUn zapatiste cagoulé jouant du guitarrón

De ce côté de l’Atlantique, le mitan des années 1990 est marqué, symboliquement, par la publication en 1995 de l’ouvrage de François Furet sur Le Passé d’une illusion.Essai sur l’idée communiste au XXe siècle (Editions Robert Laffont) et sa fameuse conclusion, en forme d’épouvantail pour des générations de militants, affirmant que« l’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser, et d’ailleurs personne n’avance sur le sujet, dans le monde d’aujourd’hui, même l’esquisse d’un concept neuf. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons ».

Vingt ans après, cette structuration antagoniste entre adeptes d’un autre monde possible et thuriféraires d’une « fin de l’histoire » a connu une vaste réactualisation à la suite de la crise bancaire et financière déclenchée à l’automne 2008. La « sortie du capitalisme » est ainsi devenue un enjeu de réflexion politique pour plusieurs chercheurs qui ne se définissent pourtant pas comme marxistes, ni même post-marxistes.

Parmi eux, Jérôme Baschet a un profil particulier. Cet historien médiéviste, auteur d’une thèse dirigée par Jacques Le Goff et consacrée aux représentations médiévales de l’enfer, a également publié plusieurs ouvrages sur les communautés zapatistes, dans lesquelles il est investi puisqu’il n’enseigne pas seulement à l’EHESS mais aussi, depuis 1997, à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristóbal de Las Casas.

Il fait aujourd’hui paraître un ouvrage au titre très ambitieux : Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes. Et inaugure ainsi une nouvelle collection publiée par les éditions La Découverte, intitulée L’horizon des possibles,« parce que la critique sociale ne peut plus se contenter de pamphlets spéculatifs, même brillants, ni d’explications du réel, même subtiles. Elle exige l’articulation des théories et des observations, des enquêtes et de leurs enjeux, des idées nouvelles et des pratiques actuelles ».

Jérôme Baschet part de son expérience du zapatisme – même s’il répète à plusieurs reprises qu’il ne veut pas en faire un modèle – pour « intensifier la réflexion sur les alternatives au capitalisme et les potentialités que son dépassement ouvrirait ». Pour le chercheur, des « possibles ont déjà commencé à prendre forme », notamment cette« construction d’une autonomie rebelle dans les territoires zapatistes du Chiapas » qu’il considère comme l’une des plus remarquables « utopies réelles » mises en œuvre actuellement et une « source d’inspiration pour penser une forme politique non étatique, fondée sur la dé-spécialisation et la réappropriation collective de la capacité à participer aux prises de décision ».

Et ainsi sortir de ce qu’il nomme, après l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, la« démocrature marchande », dans laquelle les formes démocratiques n’empêchent ni l’essor des inégalités ni les conditions de vie indignes.

La pancarte indique : "Vous vous trouvez en territoire rebelle zapatiste. Ici le peuple commande et le gouvernement obéit."La pancarte indique : « Vous vous trouvez en territoire rebelle zapatiste. Ici le peuple commande et le gouvernement obéit. »

Jérôme Baschet explique ainsi en détail le processus de formation et le fonctionnement des cinq conseils de bon gouvernement, mis en place au Chiapas afin de mettre en œuvre le régime d’autonomie prévu par les Accords de San Andrés sur les droits et la culture indigènes de 1996, que le gouvernement mexicain n’avait pas honorés. Sur un territoire équivalent à la superficie de la Belgique abritant plusieurs dizaines de milliers d’Indiens mayas et zoques, mais aussi des familles non indigènes, ont donc été créées des communes autonomes.

« Ceux qui occupent les fonctions municipales, explique-t-il, sont élus par leurs communautés pour des mandats de deux ou trois ans, révocables à tout moment et conçus comme des “charges”, c’est-à-dire des services rendus ne faisant l’objet d’aucune rémunération. Chaque commune délègue en permanence, et selon les mêmes principes, deux ou trois représentants au Conseil de bon gouvernement de la zone correspondante. »

« Révolution du temps »

Les communautés zapatistes tiennent leur propre registre d’état civil et ont aussi créé un système éducatif spécifique, mais cette armature institutionnelle vise avant tout à « traduire en acte une conception non spécialisée des tâches de gouvernement ». Cette forme de « gouvernement collectif », destinée à mettre en pratique le principe zapatiste du « mandar obedecienda » (« diriger en obéissant »), n’exclut pas le maintien d’un certain caractère vertical de l’autorité pour mettre en œuvre les décisions prises ou en situation d’urgence. Mais il s’agit toujours de « disperser le pouvoir » et de faire fonctionner « à double sens » le rapport entre le gouvernement et le peuple.

Jérôme Baschet reconnaît d’emblée que « la lenteur avec laquelle les membres des Conseils traitent les problèmes, en débattent collectivement et consultent autour d’eux peut apparaître déroutante, d’autant qu’il faut souvent passer le relais à une autre équipe qui reprendra l’examen de l’affaire à son point de départ ».

Il fait ainsi écho au titre judicieux de l’ouvrage de la professeur à l’université de Californie Francesca Polletta, Freedom is an endless meeting, qui recensait diverses formes de démocratie très participative expérimentées au cours du XXe siècle aux États-Unis. Mais, ajoute-t-il, « pourvu qu’on adopte une autre logique, assurément peu familière pour des subjectivités modelées par la modernité occidentale, cette lenteur peut se retourner en avantage ».

À partir de cet exemple zapatiste, il convient, selon Jérôme Baschet, « d’imaginer un après de la société marchande » et un « monde postcapitaliste », dont les principaux aspects sont « le principe d’un autogouvernement à tous les échelons », une « limitation radicale de l’exigence de production », une « dé-spécialisation » des fonctions sociales (y compris dans le domaine de la santé, même si le chercheur concède qu’une partie des soins continuera d’exiger une formation longue et une solide expérience ainsi que des lieux d’exercice très qualifiés) et une « révolution du temps ».

En effet, par un calcul qu’il juge « peut-être encore trop prudent » et dont il donne les détails en annexe, Jérôme Baschet estime que « sous le régime d’une logique sociale inédite, l’essentiel de la production d’aliments et de biens manufacturés ainsi que les services de base requis par la collectivité pourront être assurés grâce à une activité également répartie entre tous ses membres et demeurant inférieure à 12 ou 16 heures par semaine ».

Il serait aisé de pointer le ton très engagé et parfois stratosphérique de ce livre dont certaines parties sont écrites sous la forme d’un manifeste plus que d’une analyse, ou de contester certaines assertions comme celle qu’au Japon, « un quart des lycéennes se prostituent afin de s’acheter maquillage et vêtements à la mode ». On peut aussi regretter le côté quelque peu fourre-tout des possibles concrètement envisagés, comme lorsque Jérôme Baschet estime qu’il faudra en passer, pêle-mêle, par l’élimination de tout le personnel militaire et policier, des banques et des sociétés d’assurances, de la publicité et du marketing, des bureaucraties… Il est surtout dommage que les descriptions des ravages du capitalisme soient, dans l’ouvrage, infiniment plus nombreuses que celles d’alternatives convaincantes, même si Jérôme Baschet estime pourtant que « nous avons commencé à faire le monde dont nous rêvons ».

Mais ce livre demeure fécond sous au moins deux rapports. D’abord, en termes de méthode, tout en relevant les multiples aspects prédateurs du capitalisme (environnement et biosphère détruits au nom du profit, liens sociaux menacés par la pression mise sur des individus atomisés, subjectivités abîmées par la dégradation des expériences et l’accroissement des pathologies psychiques…), il reconnaît qu’au vu de la « plasticité du capitalisme », rien de ce qui s’est passé depuis 2008 « ne signifie que nous soyons entrés dans la séquence d’une crise finale du capitalisme ».

Il est donc, selon Jérôme Baschet, inutile d’attendre de la mise en lumière des dysfonctionnements du néolibéralisme qu’elle conduise mécaniquement au nécessaire changement de civilisation qu’il appelle de ses vœux. Mais le chercheur rappelle aussi que « la classique stratégie de la Révolution, centrée sur la prise du pouvoir d’État, a fait long feu. Pour autant, on ne peut pas davantage s’en tenir au paradigme de la résistance », qui a fait florès ces dernières années sans véritablement inquiéter les pouvoirs financiers.

Aujourd’hui, juge l’auteur, les « scénarios se multiplient et, souvent, s’opposent. Les uns insistent sur les ravages de la fétichisation qui enferme les esprits et les corps dans l’horizon d’un système qui pourtant s’effondre, tandis que d’autres envisagent la sortie du monde de la marchandise comme une sorte d’exode relevant d’un acte de volonté, ou imaginent une société postcapitaliste émergeant des transformations technologiques et productives promues par le capitalisme lui-même. Souvent, on s’efforce de penser la transformation systémique de façon moléculaire, comme multiplication de micro-initiatives présentes, plutôt que sous la forme ramassée du Grand Événement futur. Mais ces efforts, soucieux de se démarquer de la Révolution majuscule d’antan, risquent de s’enfermer dans l’image inversée du spectre qu’ils combattent ».

Il s’agirait plutôt, pour le chercheur qui ne revendique pas d’écrire là un manuel de sortie du capitalisme, de s’engager dans une triple dynamique : « faire croître nos espaces libérés », « résister et construire, tout ensemble » et « compter avec d’autres forces que les nôtres ».

« L’affirmation du bien vivre »

C’est à travers les dialectiques qu’il déploie, entre le Sud et le Nord, entre la culture et la nature ou entre l’humain et le non humain, que l’ouvrage de Jérôme Baschet est sans doute le plus singulier, et le plus intéressant, parce que sa critique du capitalisme arrive armée de sa connaissance de la situation des Indiens du Chiapas, sans faire, pour autant, de l’indigénisme un étendard d’authenticité ou un modèle de résistance au néolibéralisme.

Situation du ChiapasSituation du Chiapas

Selon lui, à partir du moment où il ne saurait exister de voie unique pour sortir du capitalisme, il est nécessaire « de mettre en dialogue les anticapitalismes du Nord et du Sud. En effet, bien des critiques menées au nord restent trop enfermées dans les catégories occidentales et dans l’analyse des réalités spécifiques d’un univers sans doute investi d’une position névralgique mais néanmoins de plus en plus relatif à l’échelle de la population mondiale. Quant à celles qui s’élaborent au Sud, elles glissent parfois de la critique de la domination coloniale-capitaliste vers la dénonciation d’un Occident substantialisé ». Il est donc, pour Jérôme Baschet, « indispensable de créer les conditions d’une véritable interculturalité, qui ne saurait reposer ni sur des reliquats d’occidentocentrisme, ni sur la (dé)négation de l’Occident ».

L’impératif de créer une civilisation postcapitaliste habitant un « monde fait de multiples mondes » supposerait ainsi de se défaire d’une mythologie du progrès qui réduit l’histoire des luttes et des révoltes de bien des peuples du monde à la « rubrique de la défense rétrograde des traditions ». Et, au contraire, de considérer comme un réservoir d’idées l’insurrection des Turbans jaunes lorsque, dans la Chine du IIe siècle après notre ère, des centaines de milliers de paysans pauvres organisèrent la Communauté de la Grande Paix ou bien la résistance aux armées coloniales du Quilombo de Palmares, au Brésil.

Conscient qu’il serait tout aussi vain « de croire à une essence égalitariste des mondes non occidentaux que de persister à attribuer au seul Occident une vocation démocratique et une mission libératrice », Jérôme Baschet juge donc nécessaire de donner toute sa place « à l’affirmation du bien vivre » qui « s’ancre dans les valeurs et les pratiques traditionnelles des peuples amérindiens, mais – même si certaines de ces versions frisent parfois l’essentialisme ethnique – ne prétend pas s’enfermer dans un culte du passé indien, ni dans une conception fixiste de l’indigénité ».

Ainsi pourrait peut-être se construire ce que Jérôme Baschet désigne comme un« pluniversalisme interculturel » : néologisme qui désigne l’idée que le monde du commun, entendu comme un autre mode de constitution du bien commun que le pouvoir d’État et l’étatisation des sociétés, « part de l’autonomie des communautés locales », mais suppose aussi la conscience « de l’appartenance à la communautés des humains sur terre, elle-même indissociable de la bio-communauté des humains et des non-humains ».

En effet, pour Jérôme Baschet, nous serions devant une opportunité moins liée à l’étendue d’une inégalité sociale dissimulée « sous le voile de l’égalité formelle » ou« minorée grâce au mythe (quelque peu délabré) de l’ascenseur social », que survenant« parce que d’autres enjeux, de plus en plus prégnants, concernent une part croissante de l’humanité » et non seulement ceux qui subissent l’injustice.

Le sous-commandant Marcos en 2001 pendant la Marche de la couleur de la Terre (Marcha del Color de la Tierra).Le sous-commandant Marcos en 2001 pendant la Marche de la couleur de la Terre (Marcha del Color de la Tierra).

Pour lui, l’incertitude « quant aux conditions de survie de l’espèce humaine, du fait des degrés désormais atteints de prédation et de dégradation écologique, est en passe de devenir un des ressorts les plus puissants de la critique anticapitaliste », et devrait pouvoir« mobiliser en sa faveur l’instinct de survie de l’humanité ». Ou comment rejoindre les propos tenus par le sous-commandant Marcos dans l’ouvrage Ya Basta ! : « Dans ce pays, tout le monde rêve, c’est bientôt l’heure de se réveiller… »

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