À trois par cellule, le cauchemar quotidien des détenus d’Orléans

Vivre une journée entière à trois dans dix mètres carrés. Et puis une autre, cent autres. Sans se marcher sur les pieds ni devenir fou. Le quotidien de Julien, Marcel et de leur jeune compagnon de cellule, qui nous ouvrent leur porte, à la maison d’arrêt d’Orléans, est un cauchemar de claustrophobe. Des murs au sol, l’espace, partout, est encombré. A gauche de l’entrée, sur des étagères qui tiennent lieu d’unique rangement, se mêlent provisions, livres et journaux. Le reste des affaires est à terre, dans des caisses, sacs et bassines qui grignotent les rares mètres carrés laissés libres par le lit superposé à trois étages, le lavabo d’où ne coule que de l’eau froide et les toilettes ceintes d’un panneau de contre-plaqué. En travers de la pièce sont tirées des cordes auxquelles est suspendu le linge. Surplombant la porte, une petite télé plate génère d’infinis conflits.

« Il y a des cellules où ça se bat parce que certains la regardent jusqu’à l’aube. Moi, ma chance, c’est que je peux enlever mes appareils auditifs. » Même si ses cheveux ont déjà viré au gris, Marcel fait mystère de son âge. Pas de ses motifs de colère. Il les a même couchés sur un petit papier. « Pour se laver, il faut chauffer l’eau à la bouilloire, et s’enfermer dans le placard à balai des toilettes. Je vais en promenade, je sors voir la psychologue, faire du sport et pour le culte catholique. Mais il n’y a pas assez de sport. Pas assez de douches. Seulement deux par semaine et c’est sale. Pas assez de travail… » Vingt-deux mois qu’il est là, à lire et remplir des grilles de jeux. A ne regarder que le dernier set des matchs de tennis, pour ne pas trop gêner

DEUX FOIS PLUS DE DÉTENUS QUE DE PLACES DISPONIBLES

Obsession partagée en ces lieux de confinement extrême. La maison d’arrêt d’Orléans compte deux fois plus de détenus que de places disponibles. Les meilleurs jours. De quoi figurer dans le trio de tête des prisons les plus surpeuplées de France métropolitaine. En cette mi-septembre, 226 personnes s’entassent dans un espace initialement conçu pour 105. Au sein du quartier des hommes, ils sont même 210 à se partager des cellules prévues pour 78 – soit un taux d’occupation de 270 %.

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Pour « ne pas trop gêner », Julien, lui, tire constamment la chasse d’eau quand il va aux toilettes, tentant vainement de dissimuler bruits et odeurs. Deux mois de détention derrière lui, quelques autres en perspective, le jeune homme de 25 ans constate calmement : « En cellule, c’est très compliqué. On a chacun notre caractère. » Lui serait plutôt du genre pudique et anxieux. « Ici, il n’y a pas d’intimité. Des fois, j’ai envie d’être un peu seul, mais ce n’est jamais possible. Quand les autres se couchent, j’éteins aussi, je fais tout dans le noir, je ne veux pas qu’il y ait de tensions… » Ses activités ? Une heure de sport le lundi et le mercredi. Il a renoncé à la promenade. Trop déprimant, ce réduit de béton. Pour suivre des cours en prison, il doit patienter. S’il tient, c’est uniquement grâce au Lexomil, finit-il par confier.

ENFERMÉS 22 HEURES SUR 24

Dans son petit cabinet médical peint en orange, au premier étage de la prison, le docteur Christine Boutrais, pourtant, assure qu’elle n’a pas la prescription légère. « Mais il faut savoir les entendre. » Praticien hospitalier depuis 1998, elle sait les limites du travail accompli. « Plus il y a de détenus, plus il est difficile de les voir, car nous sommes dépendants des surveillants qui sont sur tous les fronts. Et plus il y a d’agressivité, d’échauffourées, de cris, d’autant que les pathologies psychiatriques sont nombreuses. Les détenus se frappent, se tapent dans les murs, les portes. Les maladies chroniques comme la tension ou le diabète flambent… »

Ces hommes enfermés 22 heures sur 24 dans l’équivalent en surface d’une salle de bains arrivent en colère dans son cabinet. Ils hurlent un quart d’heure. Elle attend que cela passe, ce n’est pas dirigé contre elle. Enfin, ils parlent. « Certains se font bousculer en cellule. Ils me disent : « Docteur, j’ai des gaz, les autres m’en veulent, faut que vous fassiez quelque chose. » Beaucoup d’entre eux développent des troubles du sommeil réactionnels, deviennent toxicomanes alors qu’ils ne l’étaient pas. Ils se procurent du Subutex, du hachisch, d’autres drogues. On trouve de tout ici. »

Comment soigner, surveiller, diriger dans de telles conditions ? Détenus et personnels pénitentiaires subissent un stress permanent. Nommé il y a tout juste un an, le chef d’établissement, Jean-Louis Boucquey, tente l’humour. « Quand je suis arrivé, j’étais chevelu. » Un silence s’installe, regard tourné vers son crâne dégarni. La maison d’arrêt qu’il dirige est « vétuste et inadaptée », admet-il d’emblée.

PRISON DU XIXE SIÈCLE

L’épais mur d’enceinte détonne en pleine ville, au milieu des immeubles d’habitation dont les derniers étages offrent une vue plongeante sur les minuscules cours de promenade, qu’il faut donc couvrir d’un grillage serré. A l’intérieur, c’est bien une prison du XIXe siècle que l’on découvre, avec ses trois étages de coursives entrelardés de filets de cordes, bordés de rambardes métalliques, parquetés à l’ancienne et ses aménagements successifs de bric et de broc.

La maison d’arrêt d’Orléans, ils sont 54 surveillants pour 226 détenus, alors que le ratio est plus communément d’un pour deux. Inauguré en 1896, l’intérieur de l’établissement offre le décor d’une prison du XIXe siècle, avec ses trois étages de coursives entrelardés de filets de cordes et bordés de rambardes métalliques.

Faute de places disponibles pour les activités, Julien passe l’essentiel de la journée en cellule, avec deux autres détenus. « Ici, il n’y a pas d’intimité », confie-t-il. Ses activités ? Une heure de sport le lundi et le mercredi.
Les détenus vivent à trois dans 10 m2. Praticien hospitalier depuis 1998, le docteur Christine Boutrais constate les effets de la promiscuité et l’enfermement chez les détenus: « Beaucoup d’entre eux développent des troubles du sommeil réactionnels, deviennent toxicomanes alors qu’il ne l’étaient pas. »

Au rez-de-chaussée, s’entremêlent des salles d’activité, des cellules disciplinaires et d’isolement, un cabinet de radiologie, des douches aux carrelages blancs mais tuyauteries rouillées. Dans le couloir sont installés machines à laver et mini-box d’entretien individuel. Plus loin, vient le « quartier » des femmes. Puis celui des mineurs, incarcérés en cellule individuelle… sauf quand ils sont plus de sept, faute de cellules suffisantes. Et celui des entrants, censés digérer seuls le choc carcéral. Mais qui sont jusqu’à trois en cellule.

Ce qui est la règle générale au premier étage, « quartier » des hommes. « Logiquement, une cellule, c’est un lit, regrette le directeur, qui connaît sa réglementation européenne. Cette prison est sous-dimensionnée pour une ville moyenne et un département, le Loiret, qui compte deux tribunaux de grande instance. » Cet été, lorsque le nombre d’hébergés a frôlé les 260, il a craqué. Ecrit aux magistrats, demandant un report des exécutions de peine. A ce niveau d’encombrement, il devenait impossible d’accéder à la moindre demande de changement de cellule, ni même de respecter les critères d’affectation – séparation des moins de 21 ans et de leurs aînés, des prévenus en attente de jugement et des condamnés…

LISTES D’ATTENTE

Des multiples activités proposées (yoga, ping-pong, école, formation professionnelle, atelier de conditionnement…), seuls 20 % des détenus profitent régulièrement. Les listes d’attente sont longues comme une journée de surveillant, course perpétuelle pour mener les détenus d’un point à l’autre. Ils sont 54 pour 226 détenus, quand le ratio est plus communément d’un pour deux. La prison, inaugurée en 1896, fermera dans un an. Les détenus seront transférés dans le nouvel établissement pénitentiaire de Saran. Du coup, Orléans n’est plus prioritaire dans les affectations, et le sous-effectif est patent.

Les fouilles sont moins efficaces – trop d’affaires à brasser dans chaque cellule–, les surveillants parfois victimes d’agression. Christine, surveillante au quartier des femmes, « tourne à 50 heures supplémentaires par mois ». Elle s’assoit pour la première fois de la journée, l’air exténué : « On devient moins patientes avec les détenues. Et elles aussi, elles s’énervent plus facilement, elles y vont vite à coups de cutter. » Plutôt que de jouer les porte-clés, la surveillante voudrait faire travailler les détenues sur le sens de leur peine. Pas le temps. Après vingt-sept années passées ici, elle en a la conviction : « La prison, c’est quand même pas la solution. »

Pascale Krémer
Le Monde, 27/09/2013

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