Le vice caché des sciences de l’homme

Pourquoi un Japonais et un Américain ne voient-ils pas la même chose quand ils regardent le même schéma ou la même scène ? Le cerveau humain n’est-il pas le même partout ? Et les expériences scientifiques ne sont-elles pas censées avoir démontré l’existence d’un universel psychologique et cognitif ? En fait d’universel, l’écrasante majorité de ces études ont été réalisées sur les seuls Occidentaux…

Au cours de l’été 1995, Joe Henrich, un jeune étudiant de deuxième cycle en anthropologie à l’université de Californie à Los Angeles, s’envola pour le Pérou. Il devait y réaliser une étude de terrain auprès des Matsigenka, un peuple indigène vivant au nord du Machu Picchu dans le Bassin amazonien. Par tradition, les Matsigenka pratiquent l’horticulture ; ils vivent dans de petits villages composés de familles étendues, chacune occupant une maison à toit de chaume. Ils se nourrissent de gibier local et des produits d’une agriculture rudimentaire. Ils échangent avec les groupes qui leur sont apparentés, mais rarement avec ceux de l’extérieur.

Ce cadre n’avait rien d’inhabituel pour un anthropologue, mais les recherches d’Henrich, elles, sortaient de l’ordinaire. Au lieu de pratiquer l’étude ethnographique traditionnelle, il avait décidé de mener une expérience comportementale mise au point par des économistes. Le jeune chercheur eut donc recours à un « jeu » – globalement conçu sur le modèle du célèbre dilemme du prisonnier – pour vérifier si des sociétés isolées partageaient les instincts fondamentaux de l’Occident sur le juste et l’injuste. Henrich s’attendait à voir confirmé l’un des postulats qui sous-tendent ce type d’expériences : tous les êtres humains sont pourvus de la même mécanique cognitive ; leur raisonnement et leur psychologie reposent sur une infrastructure identique, héritée de l’évolution.

1. Les Matsigenka jouent perso

Le jeu que Henrich proposa aux Matsigenka s’appelle l’ultimatum. Les règles en sont simples : deux joueurs, dont chacun ignore l’identité de l’autre, sont aux prises. Le premier se voit remettre une certaine somme, mettons 100 euros ; on lui dit qu’il doit offrir à l’autre une partie de cet argent, dont le montant est laissé à sa discrétion. Le second participant peut accepter ou refuser le partage. Mais il y a une subtilité : les deux joueurs savent que, si l’offre est refusée, ils repartiront l’un et l’autre les mains vides. Les Nord-Américains, sur qui les expériences de ce genre sont le plus souvent réalisées, proposent en général un partage à 50-50 quand la décision leur revient ; et sont déterminés à punir l’autre joueur si le partage leur est défavorable quand ils sont destinataires de l’offre. En bref, les Américains ont tendance à se montrer équitables envers les inconnus, et à sanctionner ceux qui ne le sont pas.

Parmi les Matsigenka, la nouvelle de l’arrivée d’un visiteur distribuant de l’argent se répandit comme une traînée de poudre. Les sommes engagées par Henrich n’étaient pas négligeables pour ses hôtes : elles représentaient à peu près l’équivalent du salaire qu’ils pouvaient gagner en plusieurs jours, en travaillant de temps à autre pour des compagnies pétrolières ou dans des exploitations forestières. Henrich n’eut donc aucun mal à trouver des volontaires. Il éprouva en revanche les plus grandes difficultés à leur faire comprendre les règles de ce jeu, qu’ils trouvaient extrêmement étrange.

Quand les parties commencèrent, il apparut tout de suite évident que le comportement des Matsigenka différait radicalement de celui des Américains. Les sommes offertes par le premier joueur étaient bien moindres. Quant aux « donataires », ils refusaient rarement l’offre, même quand son montant était infime. « Les Matsigenka trouvaient simplement ridicule de rejeter un don d’argent, explique Henrich. Ils ne comprenaient pas qu’on puisse sacrifier une somme pour punir un individu ayant eu la chance de se voir attribuer l’autre rôle dans la partie. »

Henrich comprit rapidement quelles conséquences ces résultats inattendus pouvaient entraîner. Il savait qu’un très grand nombre de travaux universitaires en sciences sociales (en économie et en psychologie, surtout) s’appuient sur le jeu de l’ultimatum et des expériences similaires. En se fondant sur ce postulat : les résultats des tests mettent en évidence des caractères psychologiques issus de l’évolution et communs à tous les êtres humains. Henrich comprit que, si les Matsigenka sortaient du rang, et si d’autres populations présentaient elles aussi des différences, il faudrait remettre en cause cette hypothèse universaliste. Lui qui pensait ajouter une modeste branche à un arbre de connaissances solidement enraciné ! Il se retrouvait à en scier le tronc. Combien d’autres certitudes sur la « nature humaine » faudrait-il réviser après les avoir éprouvées auprès de populations diverses ?

Henrich obtint peu après une bourse de la Fondation MacArthur pour emmener ses jeux voir un peu de pays. Avec l’aide d’une dizaine de collègues, il mit au point une étude portant sur quatorze autres microsociétés, de la Tanzanie à l’Indonésie. Les différences de comportement des protagonistes abondèrent. On ne trouva nulle part des individus purement égoïstes (offrant toujours le minimum et ne refusant aucun partage), mais la moyenne des offres variait grandement d’un endroit à l’autre et, dans certaines sociétés (où la pratique du don était fréquemment employée pour obtenir des faveurs ou s’assurer la fidélité de quelqu’un), le premier joueur faisait souvent des offres fort généreuses (dépassant les 60 %), que le second rejetait fréquemment. Des comportements presque jamais observés chez les Américains.

Cette étude assura à Henrich une réputation de chercheur prometteur. En 2004, il fut invité à la Maison-Blanche pour recevoir un prix destiné aux jeunes scientifiques. Mais ses travaux firent aussi de lui une personnalité controversée. Lorsqu’il présenta ses recherches au département d’anthropologie de l’université de Colombie-Britannique, un an après, il se souvient d’avoir reçu un accueil hostile. Cette science sociale est celle qui s’intéresse le plus aux différences culturelles, mais certains universitaires présents jugèrent brutale et intrusive la méthodologie du jeune chercheur. « Ils laissèrent entendre que ce que je faisais était mal, raconte Henrich. L’expression “non éthique” fut utilisée. »

Au lieu de rentrer dans le droit chemin, il préféra changer d’équipe. Des caciques de l’université ayant jugé prometteurs ses travaux, ils lui taillèrent un poste sur mesure, au carrefour des départements d’économie et de psychologie. C’est dans ce dernier qu’il fit la connaissance de deux confrères partageant ses vues, Steven Heine et Ara Norenzayan. Tous trois entreprirent la rédaction d’un article qui, espéraient-ils, remettrait radicalement en cause la manière dont les sciences sociales pensent le comportement humain, la cognition et la culture.

2. 96 % de sujets occidentaux

Dans un cursus moderne en sciences humaines, on souscrit en théorie à l’idée de diversité culturelle. On s’accorde généralement à dire que notre manière de voir le monde est parfois un produit de la société où nous vivons, que le pluralisme est une bonne chose, l’ethnocentrisme une mauvaise. Mais, au-delà de ces généralités, l’idée se brouille. Il semble évident que nous devons accueillir et vanter les mérites des personnes de toutes origines, mais le corollaire implicite à cela – les individus issus d’une civilisation différente ont des attributs particuliers qui mettent du « piment » dans le corps social – apparaît vite plus douteux. Pour éviter de tomber dans les stéréotypes, on précise rarement ce que sont au juste ces qualités propres à telle ou telle culture. Mis au défi d’expliciter leur point de vue sur la diversité, les étudiants en sciences humaines se retranchent volontiers derrière l’idée anodine selon laquelle, au fond, nous sommes tous semblables.

Si l’on fait le bilan du chemin parcouru par les sciences sociales depuis quelques décennies, on comprend mieux les raisons de ce désarroi. Les deux dernières générations d’étudiants ont été principalement formées par une cohorte de professeurs soucieux d’expier, chacun à sa manière, le racisme et l’eurocentrisme de leurs prédécesseurs. De nombreux anthropologues s’entichèrent du nombrilisme de la philosophie postmoderniste et abjurèrent la rationalité et la science, ces armes de l’impérialisme culturel.

Les économistes et les psychologues, quant à eux, contournèrent le problème au moyen d’un présupposé commode : leur mission était d’étudier l’esprit humain abstraction faite de la culture. Puisque le cerveau est génétiquement identique sur toute la planète, le « câblage neurologique » de l’essentiel du comportement, de la perception et de la cognition devait être lui aussi universel. Inutile, dans ces conditions, de regarder plus loin que la population immédiatement disponible pour chercher cobaye. Une enquête parue en 2008 portant sur les six plus grandes revues de psychologie montre clairement la portée du postulat : plus de 96 % des sujets testés dans le cadre d’études menées entre 2003 et 2007 étaient occidentaux, et 70 % d’entre eux étaient originaires des seuls États-Unis. Autrement dit, 96 % des sujets venaient de pays représentant 12 % de la population mondiale.

Le travail d’Henrich est représentatif d’un courant marginal mais de plus en plus puissant des sciences sociales, dont les membres abordent de front la question des effets de la culture sur la pensée. Ses nouveaux collègues du département de psychologie, Heine et Norenzayan, en font partie. Heine se concentra sur la manière de percevoir le monde, de raisonner et de concevoir son identité en relation aux autres en Occident et en Orient. Norenzayan chercha à expliquer comment les croyances religieuses influent sur les liens affectifs et le comportement. Tous trois se mirent à réunir des études transculturelles qui, comme celle d’Henrich sur les Matsigenka, bousculaient l’hypothèse de l’universalité du psychisme humain.

Une partie de ces recherches remontaient à la génération précédente. C’est par exemple dans les années 1960 que l’on découvrit que certains aspects de la perception visuelle diffèrent selon les aires géographiques. L’un des grands classiques de la littérature scientifique, l’illusion de Müller-Lyer [voir figure 1, ci-dessous], permit de montrer que la propension à croire (à tort) que les deux lignes sont de taille différente variait selon régions. Les Américains voient la ligne B plus longue que la A. Les chasseurs-cueilleurs San du Kalahari, en revanche, ont davantage tendance à percevoir ces lignes pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire de même taille. On soumit au test des sujets originaires de plus d’une dizaine de cultures différentes, et les Américains se retrouvèrent à une extrémité du spectre : l’illusion les affecte bien davantage que tous les autres.

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Figure 1. L’illusion de Müller-Lyer

Plus récemment, des psychologues ont remis en cause la portée universelle d’études réalisées dans les années 1950 par Solomon Asch, un pionnier de la psychologie sociale. Asch avait découvert que les sujets sont souvent prêts à donner des réponses incorrectes dans des tests de perception simples pour se mettre en conformité avec le groupe. Lorsque le test fut réalisé dans dix-sept cultures différentes, toutefois, il se trouva que la pression du groupe s’imposait à l’individu avec plus ou moins de force. Les Américains se retrouvèrent une fois encore à une extrémité de l’échelle : en l’occurrence, ils avaient moins tendance que les autres à se ranger à la croyance collective.

En poursuivant leurs recherches, Heine, Norenzayan et Henrich dénichèrent des études révélant l’existence de substantielles différences culturelles dans presque tous les domaines, qu’il s’agisse de l’orientation dans l’espace, de la manière dont nous interprétons les motivations des autres, de la classification des objets, du raisonnement moral, des frontières séparant le moi et les autres, etc. Ces contrastes, selon eux, ne sont pas d’origine génétique. La manière distincte qu’ont les Américains et les Matsigenka de pratiquer le jeu de l’ultimatum, par exemple, ne tient pas au fait que leur cerveau aurait évolué différemment. En vérité, les premiers manifestent sans en avoir conscience un trait psychologique partagé par les habitants d’autres pays industrialisés, affiné et transmis sur des milliers de générations dans des économies toujours plus complexes. Quand on doit traiter quotidiennement avec des étrangers, il est utile d’éprouver le désir de réagir (en intentant un procès, ou en laissant un commentaire négatif sur Internet) lorsqu’on se sent floué. Parce qu’ils ont connu une histoire différente, les Matsigenka ont une manière toute particulière de percevoir intuitivement ce qui est juste. Dans des microsociétés possédant une forte culture du don, c’est encore une autre conception de l’équité qui prévaut. Là, on rejette les offres financières très importantes parce que l’esprit est façonné par une norme culturelle qui impose de lourdes obligations aux bénéficiaires de la générosité d’autrui. Nos économies ne se sont pas construites en fonction de notre sens de l’équité : c’est l’inverse qui est vrai.

Le corpus grandissant d’études recueillies par les trois chercheurs laisse penser que la capacité de l’esprit à s’adapter à différents contextes est bien plus grande qu’on ne le supposait. Le trait le plus intéressant des civilisations ne réside peut-être pas dans les comportements observables (les rituels, les préférences alimentaires, les codes de conduite, etc.) mais dans leur manière de façonner les mécanismes élémentaires de la pensée et de la perception, conscients ou inconscients.

Ainsi, les différences de perception de l’illusion de Müller-Lyer reflètent des différences d’environnement physique. Les enfants américains, par exemple, grandissent pour la plupart dans des pièces ayant la forme de boîtes de taille variable. Cernée par des cloisons se coupant à angle droit, notre perception visuelle s’adapte à ce cadre à la fois étrange et nouveau (du point de vue de l’histoire humaine) en apprenant à percevoir des lignes convergentes en trois dimensions.

Inconsciemment transposée dans les trois dimensions de l’espace, la ligne dont les extrémités pointent vers l’extérieur (C) semble se trouver plus loin, et notre cerveau la juge donc plus longue. Plus on passe de temps dans un environnement naturel, décloisonné, et moins on est sensible à cette illusion.

En poursuivant leurs recherches, les trois spécialistes remarquèrent un autre phénomène étonnant : d’étude en étude, une certaine peuplade semblait particulièrement différente des autres. Qu’il s’agisse de la perception, du comportement ou des raisons d’agir, les résultats qu’elle obtenait tendaient toujours vers une extrémité du spectre des résultats. Ils finirent par intituler leur article « Le peuple le plus bizarre du monde ? » « Bizarre » signifiait à la fois différent des autres et « occidental, instruit, industrialisé, riche et démocratique » [en anglais, le terme correspondant à « bizarre » est weird, acronyme de « Western, educated, industrialized, rich and democratic »]. Ce ne sont pas seulement leurs us et coutumes qui distinguent les Occidentaux. C’est la façon même dont ils se représentent eux-mêmes et se représentent les autres, et jusqu’à leur manière de voir la réalité, qui les différencient du reste de la planète, et de l’immense majorité de leurs ancêtres. En outre, parmi les Occidentaux, les Américains sont ceux qui s’écartent le plus de la moyenne. Cela conduisit les chercheurs à conclure que « les sujets américains sont exceptionnels y compris au sein d’une population qui est elle-même à part ; ils sont des extraterrestres parmi les extraterrestres ».

Autrement dit, les scientifiques n’auraient pu choisir pire population pour recruter des sujets de tests et en tirer des conclusions générales. Cela revenait à étudier les pingouins en s’imaginant que les informations recueillies vaudraient pour tous les oiseaux.

3. L’estime de soi des Bostoniens

J’ai rencontré Henrich, Heine et Norenzayan dans un petit restaurant français de Vancouver, en Colombie-Britannique, pour parler de la réception de leur article, paru en 2010 dans la prestigieuse revue Behavioral and Brain Sciences. Les trois chercheurs se souviennent de leur nervosité à l’approche de la date de publication. En substance, le texte laissait entendre qu’une bonne partie de ce que les spécialistes en sciences sociales prétendent connaître sur les aspects fondamentaux de la cognition humaine n’était probablement vrai que pour une petite partie de l’humanité. C’était un tel défi, lancé à des bibliothèques entières de travaux universitaires, qu’ils s’étaient préparés à devenir des parias dans leurs disciplines.

Je leur ai demandé si, en qualifiant de « bizarre » la psychologie des Occidentaux, et en particulier celle des Américains, ils voulaient insinuer que nos mécanismes cognitifs ne sont pas seulement différents, mais aussi à certains égards déformés, tordus. Dans leur article, le trio de chercheurs mentionne des études transculturelles présentant la psychologie « bizarre » des Occidentaux comme la plus mégalomane et la plus égotiste de la planète : nous sommes plus enclins à nous mettre en avant individuellement qu’à nous présenter en groupe. Notre esprit est en outre plus analytique, et tend à concentrer son intérêt sur un objet plutôt que de l’appréhender dans son contexte. Nous semblons aussi nous distinguer par notre manière de comprendre la nature. Des études montrent que l’environnement artificiel où grandissent les petits citadins occidentaux les empêche d’entretenir des liens profonds et complexes avec elle. Des chercheurs ayant étudié des enfants américains se sont intéressés à la manière dont se développe un mode de pensée appelé « biologie naïve ». C’est à l’âge de 7 ans seulement qu’un gamin cesse de donner aux animaux des qualités humaines et commence à comprendre que les hommes sont une espèce parmi beaucoup d’autres. Comparés aux enfants des communautés mayas du Yucatán au Mexique, les petits Occidentaux semblent souffrir à cet égard d’un retard de développement. Les gosses qui grandissent au contact de la nature sont moins nombreux à projeter des qualités anthropomorphiques sur les animaux jusqu’à un stade avancé de l’enfance.

Durant notre rencontre, j’avouai aux trois chercheurs que l’idée de ne pouvoir appréhender la réalité qu’à travers un verre culturel déformant me déconcertait. La thèse suscitait en moi toutes sortes de questions métaphysiques : la manière dont je pense est-elle si étrange que je ne puisse espérer comprendre des personnes issues d’autres cultures ? Suis-je en mesure de corriger ma psychologie ou celle de mes enfants pour la rendre moins « bizarre », et mieux armée pour penser comme on le fait dans le reste du monde ? Et si j’y parvenais, cela me rendrait-il plus heureux ? Henrich s’inquiéta un peu de me voir prendre ses études de manière si personnelle. Il m’assura n’avoir jamais envisagé qu’on puisse lire son travail comme un manuel de développement personnel postmoderne : « Nous nous intéressons à ces questions pour elles-mêmes. »

Tous trois affirmèrent que leur but n’était pas de distribuer des bons points à telle ou telle forme de psychologie – mais simplement de dire que nous ne comprendrons jamais l’homme si nous n’allons pas voir au-delà du mince fragment d’humanité aujourd’hui surreprésenté dans les tests. Pourtant, malgré ces protestations, il m’était difficile de ne pas déceler un message entre les lignes. Lorsqu’ils écrivent, par exemple, que les enfants occidentaux apprennent à connaître la nature dans un « environnement appauvri, à la fois en termes de culture et en terme d’expériences », et qu’ils ressemblent à cet égard à des « enfants souffrant de malnutrition », il est difficile d’y voir une bonne chose.

Le virage que Henrich, Heine et Norenzayan voudraient voir prendre aux sciences sociales n’est pas évident : mesurer l’influence de la culture sur la pensée est une tâche herculéenne. Les appartenances ne sont pas des monolithes et peuvent se décomposer indéfiniment. Ascendance ethnique, croyances religieuses, niveau de vie, type d’éducation, enfance en milieu rural ou urbain : des centaines de caractéristiques influencent, seules ou dans d’innombrables combinaisons, notre conception de la justice, la manière dont nous classons les objets, dont nous formons un jugement ou prenons une décision, ou encore nos croyances fondamentales sur la nature du moi, entre autres traits constitutifs de notre psychologie.

Nous commençons tout juste à comprendre comment ces petites différences culturelles affectent notre esprit. Une étude récente a montré que les personnes issues de sociétés « répressives », celles aux normes les plus strictes et les moins tolérantes envers les comportements déviants, apprennent à maîtriser leurs pulsions et à se contrôler avec plus d’efficacité que les autres. On a montré que les hommes nés dans le sud des États-Unis, qui ont baigné dès l’enfance dans une culture où l’honneur est central, sont sujets à un afflux de testostérone nettement plus important que ceux nés au nord lorsqu’on les insulte. Une étude publiée en 2012 révèle quant à elle des différences psychologiques entre certaines villes. Comparés à ceux de San Francisco, les résidents de Boston ont ainsi une estime de soi qui dépend davantage de la place qu’ils occupent dans leur milieu et de leur réussite financière et académique.

D’après Norenzayan, les dernières générations de psychologues ont eu à l’égard des sciences physiques un complexe d’infériorité dont il faut aujourd’hui se débarrasser. Ils sont souvent partis du principe que leur tâche consistait à dévoiler un mécanisme universel sous-jacent au contenu des pensées. « Cette manière d’étudier la nature humaine présente un grave défaut, dit-il. Car on ne peut démêler contenu et mécanisme de la pensée. » Autrement dit, si l’intellect humain est façonné par des idées et des comportements propres à une culture, on ne peut l’étudier sans examiner ce que sont ces idées et ces comportements, et en quoi ils diffèrent selon les régions.

4. Et Dieu dans tout ça ?

En adoptant cette nouvelle approche, on peut inverser la manière dont procède d’habitude la recherche en psychologie, et commencer par examiner le contenu culturel, avant d’en venir à ce qui relève de la cognition et du comportement. Les derniers travaux de Norenzayan sur la croyance religieuse offrent peut-être le meilleur exemple de ce nouveau champ d’étude. En 1994, quand celui-ci entama son cursus en psychologie aux États-Unis, quatre ans après avoir quitté le Liban avec sa famille, il était enthousiaste à l’idée d’étudier l’impact de la religion sur la psychologie humaine. « Je me souviens d’avoir ouvert les manuels les uns après les autres, en cherchant dans l’index le mot “religion”. Bien souvent, il n’était pas même présent. C’était sidérant. Comment la psychologie pouvait-elle prétendre être la science du comportement humain tout en n’ayant rien à dire sur la religion ? Là où j’ai grandi, il faut être dans le coma pour ne pas percevoir le rôle de la religion sur la manière dont les gens se pensent eux-mêmes et pensent le monde qui les entoure. »

Il observa ensuite comment certaines croyances, transmises de génération en génération, ont pu modeler l’esprit humain et permettre ainsi l’apparition de sociétés de grande taille. Il supposa qu’il y avait un lien entre l’essor de religions posant l’existence de « divinités moralement intéressées » (autrement dit des dieux à qui il importe que les gens soient bons ou mauvais) et le développement des grandes villes et des nations. Pour que la coopération soit possible au sein de d’immenses groupes réunissant de quasi-inconnus, il était peut-être nécessaire que leurs membres aient en commun l’idée d’un être tout-puissant surveillant en permanence leurs faits et gestes.

Mais, si les sociétés de grande taille ont eu besoin de la religion pour apparaître, pourront-elles se perpétuer sans ? Norenzayan évoque les pays scandinaves, dont la population est majoritairement athée et qui se portent pourtant très bien. Après avoir grimpé l’échelle de la religion, peut-être ont-ils réussi à la repousser du pied ? À moins que, après des millénaires de croyance, l’idée d’une entité invisible ayant toujours un œil sur nous reste présente dans notre esprit, alors même que la croyance en Dieu elle-même s’est évanouie.

Pourquoi, ai-je alors demandé à Norenzayan, ce sujet a-t-il été si peu étudié ? « Les psychologues, répondit-il, sont les plus bizarres parmi les plus bizarres. Au sein de l’université, ils sont les moins religieux avec les biologistes. Et, parce que les chercheurs cultivent l’entre-soi, ils se disent en regardant autour d’eux: “Aucune personne comptant à mes yeux n’est religieuse, ça ne doit donc pas être très important.” »

La crainte qu’avaient nos trois chercheurs de se retrouver au ban de la communauté scientifique après la publication de leur article s’est révélée infondée. Les réactions furent presque unanimement positives. « Il ne fait aucun doute à mes yeux que cet article va bouleverser les sciences sociales », affirma notamment Richard Nisbett, un éminent psychologue de l’université du Michigan.

Plus étonnant encore : après avoir lu l’article, des chercheurs d’autres disciplines se mirent à faire leur mea culpa. Ainsi, deux neurologues de l’université Northwestern affirmèrent que les spécialistes d’imagerie cérébrale étaient tombés dans le même piège que les psychologues, notant que 90 % de leurs études avaient été réalisées dans des pays occidentaux. Des spécialistes du développement moteur reconnurent, de même, que la plupart des travaux publiés dans leur domaine ignoraient l’influence majeure des différentes méthodes d’éducation sur le rythme du développement de l’enfant.

5. Selon que vos ancêtres étaient bergers ou riziculteurs…

Fondamentalement, l’article ne met pas seulement au défi l’étude scientifique du comportement humain, mais aussi la conception occidentale de la nature humaine. On explique généralement par la possession d’un gros cerveau, capable d’apprendre, d’improviser et de résoudre les problèmes, l’exceptionnelle faculté d’adaptation de l’homme à tous les environnements. Face à cette hypothèse, dite de la « niche cognitive », Henrich veut en proposer une autre, celle de la « niche culturelle ». Il commence par souligner que la quantité de connaissances accumulées dans n’importe quelle civilisation excède de beaucoup ce qu’un individu peut apprendre ou découvrir seul. Une personne puise dans ce réservoir du simple fait qu’elle imite (souvent inconsciemment) le comportement et les façons de penser de ceux qui l’entourent. Nous donnons telle forme à un outil, respectons un interdit alimentaire ou pensons la justice d’une certaine manière, non pour avoir découvert seuls l’avantage de ces comportements et croyances, mais en suivant avec une confiance instinctive la voie tracée par notre culture. Quand Henrich demanda à des femmes des îles Fidji pourquoi elles évitaient de consommer un certain poisson potentiellement toxique durant la grossesse et l’allaitement, il s’aperçut que bon nombre d’entre elles ignoraient la véritable raison, ou en donnaient de fantaisistes. Ce qui explique le succès de la psychologie humaine, c’est que notre gros cerveau a évolué de manière à laisser la culture locale nous guider.

Les implications de cette nouvelle manière de voir l’esprit humain commencent tout juste à surgir. Henrich pense que ses travaux sur l’équité pourraient d’abord s’appliquer à tous les diplomates et tous les travailleurs du développement. Les individus ne sont pas « plug and play », comme il dit : on ne peut transposer un système judiciaire ou un régime à l’occidentale dans une autre civilisation et imaginer qu’il fonctionnera de la même manière. Ceux qui veulent s’appuyer sur des incitations financières pour promouvoir l’adoption de pratiques agricoles durables devront eux aussi comprendre la conception locale de l’équité s’ils veulent avoir la moindre chance d’influencer les comportements.

Parce que les Occidentaux ont tendance à se voir comme indépendants des autres, il leur est particulièrement difficile d’admettre que l’esprit est modelé par la culture. L’un des secteurs les plus féconds et les mieux établis de la psychologie culturelle (celui qui compare les conceptions occidentales et orientales de l’identité) touche le cœur de cette difficulté. Heine a passé la majeure partie de sa carrière à suivre la piste ouverte par un article influent, publié en 1991 par Hazel Rose Markus, de Stanford, et Shinobu Kitayama, aujourd’hui à l’université du Michigan. Markus et Kitayama avançaient que des civilisations différentes peuvent donner naissance à des conceptions sensiblement différentes du moi, en particulier selon un axe principal : certaines cultures considèrent l’identité d’un individu comme indépendante ; d’autres jugent les identités interdépendantes. Le moi interdépendant (généralement la norme en Extrême-Orient) est relié aux autres au sein d’un groupe et privilégie l’harmonie sociale plutôt que l’expression individuelle. Le moi indépendant (qui domine surtout aux États-Unis) met l’accent sur les qualités et préférences personnelles et reconnaît à l’individu une existence distincte du groupe.

Ce cerveau occidental, programmé pour que nous nous percevions comme indépendants, induit sans doute aussi des différences de raisonnement, soutient Heine. Au contraire de la plupart des peuples de la planète, les Occidentaux (et les Américains en particulier) ont tendance à penser de manière analytique, et non holistique, globale. Autrement dit, l’esprit des Américains s’efforce de donner sens au monde en examinant les éléments qui le composent. Montrez à un Tokyoïte et à un New-Yorkais le même dessin représentant un aquarium, et le second se souviendra de détails concernant le poisson qui s’y déplace, alors que le premier sera quant à lui capable de décrire les plantes aquatiques, les bulles et d’autres en arrière-plan. Les Américains font mieux aussi que les Nippons dans le test dit « de la corde et du cadre » [voir figure 2 ci-dessous], où l’objectif est de déterminer si une ligne est verticale alors que le cadre qui l’entoure est penché. Les Américains sont capables de considérer la ligne indépendamment du cadre, tout comme ils se voient eux-mêmes comme séparés du groupe.

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Figure 2. Test « de la baguette et du cadre ».

Heine et d’autres pensent que ces différences font écho à des pratiques et des tendances culturelles ancestrales. Le fait que vous vous considériez comme indépendant ou interdépendant résulte peut-être du fait que vos lointains parents cultivaient le riz (ce qui suppose beaucoup de travail en commun et la coopération de tous), ou gardaient des troupeaux (profession valorisant l’individualisme et l’agressivité).

Et voilà bien l’ennui : leur disposition d’esprit analytique/individualiste explique peut-être en partie que les chercheurs occidentaux aient été à ce point incapables de prendre en compte l’interdépendance de la culture et de la cognition. Abstraire un objet (en l’occurrence, l’esprit humain) de son contexte est, après tout, la marque distinctive du raisonnement analytique qui prévaut en Occident. De même, il se peut que nous ayons sous-estimé l’impact de la culture parce que la seule idée d’être le jouet de vastes processus historiques et d’imiter inconsciemment les modes de pensée de ceux qui nous entourent ébranle notre conception du moi indépendant et autonome. En d’autres termes, les erreurs historiques commises par les chercheurs occidentaux portent la signature prévisible de leur esprit « bizarre ».

Cet article est paru dans le Pacific Standard le 25 février 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

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