Le Pen, les médias et le «FN new look»

Par Marine Turchi, Médiapart, 16.09.13

Reportages sur le « nouveau FN » et sa « dédiabolisation», interviews de « Marine », éditos consacrés à la « vague bleu marine » d’élections municipales qui n’ont pas encore eu lieu. Depuis trois ans, Le Pen impose ses mots et ses thèmes. L’université d’été du FN, ce week-end à Marseille, a montré une fois de plus combien les médias étaient prêts à plonger dans le storytelling du parti.

Ce sont des images dont le Front national est content. Assez pour les relayer sur tous ses sites officiels et sur les réseaux sociaux. Une vidéo du service communication du FN ? Non, un reportage de BFM-TV sur le « FN new look ».

Reportage de BFM-TV relayé sur le site officiel du FN.Reportage de BFM-TV relayé sur le site officiel du FN.© Capture d’écran du site du FN.

Depuis son arrivée à la tête du Front national, Marine Le Pen est parvenue à une spectaculaire OPA sur les médias, confisquant l’espace médiatique un week-end sur trois et imposant ses thèmes, ses mots, son storytelling. L’université d’été du FN, ce week-end, à Marseille, en a fourni une nouvelle illustration, peut-être plus frappante encore que les autres. Elle remet surtout sur la table le vieux débat du traitement du Front national par les médias.

 

Marine Le Pen lors de son université d'été, le 14 septembre, à Marseille.Marine Le Pen lors de son université d’été, le 14 septembre, à Marseille.© Reuters

 

Une première digue avait été rompue lors des cantonales de 2011. Pour ses premières élections avec la casquette de présidente du FN, Marine Le Pen avait remporté une bataille sémantique. Dans nombre de médias, elle ne s’appelait plus « Le Pen », mais« Marine ». Ses candidats n’étaient plus « frontistes » ou « lepénistes », mais« marinistes ». Des slogans frontistes étaient repris dans la bouche des journalistes :« vague bleu marine »« dédiabolisation du FN »« FN light »« nouveau FN », « les gars de la Marine ». Et combien de titres où le « national » de « Front national » est passé aux oubliettes ?

La nouvelle présidente du FN avait même fait son entrée dans les magazines people ou féminins qui jusqu’ici tournaient plutôt le dos à son parti : trois pages dans Elle, qui s’interrogeait « Qui est vraiment Marine Le Pen ? » (mars 2011) ; un article dans Paris-Match avec une photo pleine page de Marine Le Pen souriante, titré « Le nouveau visage de l’extrême droite » (novembre 2010) ; un autre dans VSD intitulé « Les secrets d’une fille à papa » (décembre 2010) ; ou encore un quiz « Êtes-vous FN sans le savoir ? » dans le magazine féminin Grazia (mars 2011).

 

Article paru dans Paris-Match, le 5 novembre 2010.Article paru dans Paris-Match, le 5 novembre 2010.

 

Cette banalisation du Front national s’est accentuée à l’occasion des élections présidentielle et législatives de 2012. Marine Le Pen est parvenue à dicter les thèmes de campagne, laissant l’UMP de Nicolas Sarkozy courir derrière elle, avant de récolter près de 18 % des voix au premier tour de la présidentielle.

Article paru dans Paris-Match, le 26 février 2012.Article paru dans Paris-Match, le 26 février 2012.

Parallèlement, elle a infléchi sa stratégie de« normalisation » du FN. En procédant à des exclusions médiatiques de candidats frontistes pris en flagrant délit de copinage avec l’extrême droite la plus radicale. En écumant les plateaux télé d’émissions de divertissement comme le « Grand Journal » ou le « Petit Journal » de Canal Plus. En ouvrant une porte sur sa vie privée. Comme ce matin de février 2012, où elle pose dans Paris-Match au petit-déjeuner avec son compagnon Louis Aliot et évoque pour la première fois le couple qu’ils forment à la ville.

Pour sa rentrée politique 2013, Marine Le Pen s’est offert un week-end médiatique sur mesure. Pendant deux jours, l’actualité s’est beaucoup résumée au Front national et aux images de son université d’été à Marseille. Dans une mise en scène journalistique qui pose question.

La une du Journal du Dimanche, le 15 septembre 2013.La une du Journal du Dimanche, le 15 septembre 2013.

Ainsi, Le Journal du Dimanche consacre sa une à un cocktail insécurité-FN-fait divers, qui n’est pas sans rappeler l’« affaire papy Voise », à deux jours du 21 avril 2002. L’hebdomadaire décrit un Front national boosté par l’affaire du bijoutier niçois (mis en examen pour homicide volontaireaprès avoir tué l’un des braqueurs de son magasin).

Le JDD relaye en une cette confession de Jean-Marie Le Pen : il « aurai(t) fait la même chose » que le commerçant. Dans un autre article intitulé « le FN ratisse sur Facebook », l’hebdo évoque « le succès de la page « Soutien au bijoutier de Nice » » et y voit un « révélateur de l’influence du parti frontiste sur le réseau social ».

La page d'accueil du site du JDD, dimanche après-midi.La page d’accueil du site du JDD, dimanche après-midi.

 

Comme une prophétie autoréalisatrice, plusieurs médias annoncent six mois avant les municipales un raz-de-marée pour le FN.

Pour Le Figaro, le parti lepéniste a déjà gagné son pari pour les élections de mars 2014. Le quotidien reprend dans son titre (certes entre guillemets) la formule de « Front municipal » du FN, et décrète que le parti a non seulement « réussi à “dédiaboliser” son image et son discours » mais est aussi « parvenu à nationaliser son implantation ».« Cela paraît incroyable », écrit Guillaume Tabard. Le rédacteur en chef et éditorialiste politique du Figaro fonde toute son analyse sur un sondage CSA-Le Figaro-BFM-TV créditant le FN de 16 % des voix aux municipales. Un pourcentage qu’il compare au score mince du parti aux dernières municipales, en 2008 (0,97 % des voix dans les villes de plus de 3 500 habitants). La chaîne d’info BFM-TV parle quant à elle carrément de« nette poussée du FN ».

La une du Parisien, le 15 septembre 2013.La une du Parisien, le 15 septembre 2013.

Le Parisien dédie lui aussi sa une au succès de Marine Le Pen, « la tentatrice » qui « séduit désormais au-delà de ses sympathisants traditionnels ».

De son côté, Le Monde consacrait sa manchette de samedi à un FN qui « part à la conquête du pouvoir ». C’est précisément la phrase que répétera tout le week-end le député frontiste Gilbert Collard.

La manchette du Monde du 14 septembre 2013.La manchette du Monde du 14 septembre 2013.© Twitter / ArLeparmentier

 

Les candidats « jeunes et jolis » de la « FN Academy »

Marine Le Pen sait jouer les « bonnes clientes » pour les médias grâce à un plan de communication parfaitement huilé (lire notre enquête). À chaque événement du FN, le ralliement surprise d’une personnalité vise à éclipser les questions de fond et détourner le regard des médias de ce qui se joue dans l’arrière-boutique (lire notre article). C’était le cas à son université d’été de 2011, à Nice, où il n’avait été question que des nouvelles recrues du parti (l’avocat Gilbert Collard, le souverainiste Paul-Marie Coûteaux, l’ancien élu parisien UDF Alain Dumait). Pendant deux jours, l’entourage de la présidente du FN avait laissé fuiter l’annonce d’une autre « surprise » (le ralliement de l’ex-patron des RG, Yves Bertrand, qui n’avait finalement pas eu lieu), entretenant le suspense.

Cette année, pour attirer l’attention, Marine Le Pen a sorti de son chapeau le soutien de Jean Roucas, auteur du “Bébête show”, émission de satire politique de TF1 dans les années 1980-90. Buzz réussi. Les caméras se ruent sur l’humoriste marseillais. Twitter bruisse de la nouvelle. Et Marine Le Pen peut expliquer que ce soutien « rompt avec le terrorisme intellectuel ambiant ».

 

 

Cette mise en scène permet aussi à Le Pen d’alimenter son storytelling d’un prétendu« nouveau FN ». Car dimanche, l’humoriste a bien différencié deux FN, expliquant qu’il ne se serait pas acoquiné avec celui de Jean-Marie Le Pen dont il ne partageait pas les« propos anciens ». Il a aussi donné un coup de pouce à l’idée selon laquelle le Front national serait le « parti des gens qui souffrent ».

Un autre axe du storytelling de Marine Le Pen a été mis en avant à Marseille et abondamment relayé par les médias : le Front national serait devenu le parti de la jeunesse, une jeunesse disciplinée, militante et bien sous tous rapports. Pour son université d’été, le FN a ainsi imaginé le gadget parfait pour une mise en scène médiatique. Un studio photo où les (jeunes) têtes de listes aux municipales se faisaient maquiller et photographier en vue des élections. De quoi s’assurer plusieurs reportages sur la jeunesse frontiste (exemples ici, ou ).

Article paru sur le site du Figaro le 14 septembre.Article paru sur le site du Figaro le 14 septembre.

 

Même chose sur les chaînes d’info en continu, avec des reportages comme celui d’iTélé sur le FN qui « rit jeune » :

Certes, le Front national, en manque de cadres et de candidats, a propulsé aux responsabilités de jeunes militants qui n’auraient jamais connu une telle ascension dans un autre parti (lire notre enquête). Le renouvellement interne y est bien plus effectif qu’au PS et à l’UMP : 14 % des candidats frontistes aux municipales ont moins de 30 ans, aime-t-on rappeler au FN.

Mais la loupe médiatique, ses raccourcis et ses omissions ne sont pas sans conséquence. Ainsi, en avril 2012, Le Monde titre, à deux semaines du premier tour, « Marine Le Pen en tête chez les jeunes ». L’article se fonde sur un sondage portant sur un sous-échantillon réduit de moins de 200 personnes, ce que le quotidien omet de préciser, s’attirant de vives critiques de la commission des sondages.

Fin août, Le Point publie une galerie de portraits de la jeune garde du FN intitulée« Jeunes et jolis, bienvenue à la FN Academy ! ». L’article, teinté d’ironie, explique que « pour se rendre plus présentable », le FN « recrute des jeunes BCBG » : « le Roch Voisine de Marine », « le Ryan Goslin du Nord », « les yeux revolver du FN », « la petite fille modèle », « le petit gars de la Marine ».

La galerie de portraits du Point, publiée le 27 août.La galerie de portraits du Point, publiée le 27 août.

Derrière le second degré, l’effet est dévastateur : l’image d’un FN jeune, normalisé et débarrassé de ses habits d’extrême droite. Au passage, l’article laisse de côté une partie des CV des jeunes loups du FN, comme les accointances de certains avec le GUD (Groupe Union Défense), groupuscule étudiant d’extrême droite.

Sans être l’ascenseur du FN, les médias sont un levier sur lequel le parti sait s’appuyer dans sa tentative de normalisation. Les dirigeants du Front national l’ont bien compris. Ce week-end, Gauthier Bouchet, l’un des responsables de la communication numérique du parti, a diffusé abondamment sur Twitter des photos de journalistes en train d’interviewer tour à tour les responsables frontistes (exemples ici ou  ou encore là). Parce qu’on est jamais aussi bien servi que par soi-même.

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