“Parloirs”, un documentaire de Didier Cros

Les parloirs sont les lieux d’échange entre les détenus et les visiteurs qui leur viennent de l’extérieur. Une urgence à se raconter l’essentiel ou à se confier sur l’intime y donne à la parole un poids et une valeur unique. Entre les interlocuteurs, tant que dure l’incarcération, la proximité n’est jamais plus grande mais la distance n’est jamais abolie non plus. Et les nouvelles qu’on y échange racontent autant le monde clos de la détention que les mondes multiples qui attendent le détenu, son passé, le présent qui continue parallèlement à ses prisons, son avenir, qu’il retrouvera à sa sortie.

La critique de Télérama du 19/01/2013
Second volet du diptyque, Parloirs poursuit après Sous surveillance, diffusé en juin dernier, la mise à nu décapante du système carcéral français. Fruit d’une âpre négociation de deux ans avec l’administration pénitentiaire, d’une longue fréquentation des surveillants et des détenus du centre de Châteaudun, le film, seul à s’être fait ­entrouvrir le sas du parloir, capte les fragments d’échanges entre parents, amoureuses et condamnés. Sans commentaire, scandé par les articles du règlement intérieur du centre, qui ritualisent et encadrent les droits de visite, le documentaire explo­re cette parenthèse spatiale et temporelle que constitue le parloir. Un espace minuscule et froid où sont censés se ­déployer (se rattraper ?) l’intimité, la tendresse, le passé, la foi en l’avenir.

Aux détenus, saisis de dos ou de profil, font face ceux de l’extérieur, usés par les trajets imposés par l’incarcération, la sépa­ration, la peur pour l’autre. Précédés par la gestuelle, qui dit l’émoi, la frustration, la colère, les propos se bousculent souvent, comme conscients du court concentré de temps qui leur est accordé. Rudes, âcres, ils sourdent soudain, impossibles à contenir. « T’étais méchant avec moi, tu m’as tapée dessus » ; « Je sais que t’as fait une tentative de suicide. […] C’est ça la prison, t’apprends les choses vingt ans après. L’avantage, c’est que ça fait moins souffrir. » Aux révélations de vies fracturées de part et d’autre de la grille succèdent les instants de connivence, de partage, de gravité. « Tu rates trop de trucs quand t’es en prison. J’ai pas vu naître ma nièce, mon frère mourir. » Aussitôt teintés de l’humour qui met à distance : « Je viens pas, je m’évade aujourd’hui gardien. » Zoom sur l’espace resserré, et exacerbé, du parloir, le film met à nu, dans le même mouvement, les tumultes familiaux, les impasses relationnelles. Les choses qui, y compris à l’extérieur, ont du mal à se dire. — Marie Cailletet

Didier Cros, la force intranquille du documentaire
PORTRAIT | Il donne une voix, un visage aux SDF et aux taulards. Sans jamais trop en dire sur lui-même. Après sa diffusion en avant-première sur Télérama.fr, son nouveau documentaire, “Parloirs”, passe sur France 2 ce mardi 22 janvier.

Marie Cailletet – Télérama n° 3288

Voilà plus de dix ans qu’il ensemence les écrans de documentaires majeurs, prompts à autopsier la société française et les mutations qui l’atomisent, à exhumer nos ambivalences mais aussi nos sursauts de résistance. Et là, dans le dossier Didier Cros dûment compilé par la documentation avant l’interview, rien ou si peu. Quelques articles sur ses films, une tentative de portrait inaboutie tant on sent le réalisateur dans l’esquive et la rétention dès lors qu’il s’agit de parler de lui. Se plier à l’exercice ne lui plaît guère, persuadé « qu’il y a suffisamment de soi dans n’importe quel film pour ne pas en rajouter ». Mais il s’y résout « pour mesurer ce que lui-même demande aux gens ». Au téléphone, il a bien tenté quelques ultimes diversions, comme de proposer les coordonnées des « témoins » de son travail ou de résumer en dix secondes chrono les ressorts intimes de sa filmographie. Histoire de déplacer le centre de gravité ou d’échapper à toute intrusion, même bienveillante.

A l’heure dite, il est pourtant là, dans ce bistrot bondé aux abords de Bastille. Immenses yeux bruns, toujours tamisés de gravité, longues mains pour le moment au repos, Cros se cale sur sa chaise, un peu en retrait. Infatigable lanceur d’alertes, il a commis le pudique et rageur Un ticket de bains-douches sur les SDF, La Gueule de l’emploi, tonitruant état des lieux sur la violence du monde du travail et l’exacerbation des rivalités entre salariés, ou Sous surveillance, dissection glaçante de l’univers carcéral et réflexion sur la prison que la société française se choisit. Mais l’homme, célébré par la critique, auréolé de moult distinctions dans les festivals documentaires, estimé de ses pairs, et apprécié par le public, n’a visiblement pas gagné en apaisement. Dans un rire élégant, il confesse : « Je ne veux pas donner l’image d’un créateur tourmenté. Je suis quelqu’un de tourmenté mais j’aimerais dissocier les deux. Cette  » intranquillité » m’use. J’envie mes camarades, pourtant investis dans leurs films, que cela chamboule moins. »

Comme si, à chaque nouveau tournage, se rejouait l’urgence originelle. « Vrai Parisien », comme il dit, ayant grandi dans le 15e arrondissement, Cros, 49 ans, se souvient de ses 4-5 ans. Et de la déflagration provoquée par la naissance de sa petite sœur, Fabienne. « C’était l’époque du déni de la médecine. Ne sachant pas comment gérer le choc psychologique que représente l’annonce à la famille de l’autisme, du handicap lourd, les soignants se taisaient. Jusqu’à ce que cela devienne évident pour les parents. L’espoir de cette promesse non tenue d’harmonie familiale explose le couple. Et moi, en tant qu’enfant, j’avais tellement conscience que mes parents étaient en souffrance que je ne pouvais me permettre d’être un môme emmerdant », se souvient-il, visage soudainement détourné, regard perdu dans un espace interdit.

« Tout ce que je suis, comme personne,
comme réalisateur, je le dois à ma sœur. »

Mais au-delà de la culpabilité identitaire, « celle qui vous fonde, parce que l’autre n’a rien et qu’on a tout », Cros, même s’il est loin de le conceptualiser à l’époque, se frotte à l’altérité radicale. « J’ai mis un temps fou à comprendre. Tout ce que je suis, comme personne, comme réalisateur, je le dois à ma sœur. Ce qui m’a pesé, c’est de n’avoir jamais pu créer du lien avec elle. Mes films compensent ce questionnement jamais étanché : Vais-je parvenir à établir une relation avec un étranger absolu, celui que je filme ? Vais-je réussir à trouver le point de contact avec celui qui regarde ? »

A l’adolescence, loin de pouvoir mettre des mots sur cette impasse relationnelle, il se mure dans le silence. « Je plongeais doucement. J’ai quitté l’école en quatrième. Ce qui m’a sauvé, c’est ma curiosité. Je me suis réfugié dans les salles de cinéma, un endroit où on voit tout et où personne ne vous voit. » Il dévore les séries Z et B, passe bientôt sa vie à la ­Cinémathèque, se concocte une culture boulimique et empirique. Les livres et les films comme autant de lignes de fuite. « Se projeter dans les histoires des autres permet d’échapper à sa propre réalité. » Flottant, indécis, comme « à côté de lui-même », il part au service militaire. Pour s’en débarrasser. Alors que la période est à la contestation, aux objecteurs de conscience, aux comités de soldats, aux certificats médicaux bidon pour éviter le stage chez la Grande Muette, lui vit la période des classes (1) comme un moment fort, un huis clos d’hybridation sociale où la solidarité peut transcender les différences.

« Avec le documentaire on était
au cœur de la complexité du monde. »

Revenu à la vie civile, il découvre Faits divers de Raymond Depardon au Saint-André des Arts, haut lieu cinéphilique du Quartier latin. Le déclic. « Au-delà de l’écriture et de l’approche du réel tout à fait novatrices, j’ai été fasciné par les réactions de la salle, parcourue par deux types d’attitudes : les uns vilipendaient les flics, d’autres notaient leur bienveillance. J’ai songé qu’avec le documentaire on était au cœur de la complexité du monde. » Pour intégrer l’Ecole supérieure d’études cinématographiques, il fait alors un deal avec son père. « Je me payais la première année et si je raccrochais les wagons il suivait pour l’autre. J’ai raccroché les wagons. »

A la sortie, sans contact dans le monde de l’audiovisuel, il touche à tout : chauffeur, balayeur de plateau, homme de régie. Commence à réaliser de courts sujets pour des magazines. Puis, en 2000, il met un point final à Un ticket de bains-douches. Rompant avec le folklore des trognes avinées ou détruites par la misère, Cros cerne le combat quotidien de quelques SDF contre l’anéantissement de leur corps. « Je voulais parler de l’humain par ce biais-là. Se laver est un geste qui nous est commun, qui nous constitue, qui préserve notre identité. » Un film comme une façon de réintégrer ces « sans » dans le champ social.

Toute la touche Cros est là : balayer les angles morts de la société, ceux des sans-domicile, des sans-emploi, des sans-autonomie, des sans-liberté, des sans-papiers… S’emparer d’une thématique de société en la prenant sous un angle qui va permettre d’en dire autre chose, autrement. « C’est la différence entre films militants et politiques. Les premiers sont indispensables mais ils prêchent les convaincus. L’objet d’un documentaire est de parler au plus grand nombre, de rendre compte, une fois encore, de la complexité des choses. Je construis mon film en pensant à celui qui regarde. Pas sur le mode : qu’est-ce que je dois faire pour lui plaire. Mais en multipliant les pistes d’intelligibilité potentielle. Pourquoi me priver de trois lisibilités même si, moi, j’en ai une préférentielle ! »

« Mon métier, c’est l’apprentissage de l’autre.
Seul le temps passé fait exploser la vérité humaine. »

Pour s’affranchir des lieux communs, il s’immerge. Des mois durant dans les bains publics, au cœur des sessions de recrutement où l’on fait fi des humiliations pour décrocher le boulot, à la Centrale de Châteaudun pour Parloirs diffusé cette semaine sur France 2.« Mon métier, c’est l’apprentissage de l’autre. Seul le temps passé fait exploser la vérité humaine. Alors, il faut mettre les mains dedans. Quand la rencontre est réussie, le film l’est. Un documentaire est une rencontre accélérée. Il met la personne filmée dans un point d’ébullition. C’est dur d’accepter de se livrer, sourit-il. De tolérer dans la longueur un regard sur soi. La fin du tournage est un électrochoc. Si l’autre le sollicite, on a l’obligation morale de l’accompagner. » Alors, film après film, s’agrègent les membres d’une « famille cinématographique ».

Concentré de timidité et de colère contenue, précautionneux des autres, guetteur du réel, connaisseur affûté des zones grises humaines, Cros est déjà sur un nouveau front : les naturalisations. Pas complètement étonnant pour ce petit-fils de naturalisés italiens et espagnols, établis en Algérie et exilés après l’Indépendance. Sans le vouloir, les films de Didier Cros sont souvent percutés par la vie de Didier Cros.

(1) Période de formation de base des nouvelles recrues dans l’armée.

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