La raison du plus fort

Quelle drôle d’époque !
Hier encore, on a fermé une usine, jetant sur la route des milliers de personnes.
Pas assez rentable.
Alors on ferme, on fusionne, on délocalise.
Alors qu’en face on construit une prison.
Faudrait-il effrayer les chômeurs ?
Faudra-t-il que les exclus enferment leurs désirs sous peine d’être enfermés eux-mêmes ?
Que sommes-nous en train de faire ?
Avons-nous perdu la raison ?

« La Raison du plus fort est un film documentaire produit en 2003, réalisé par Patric Jean, sorti en France en 2005.

Le premier plan du film le résume en partie : de la fenêtre d’une prison en construction, on voit au loin une usine en ruine. La fermeture de la seconde est, pour le réalisateur, la cause indirecte, mais mécanique de la création de la première : « aujourd’hui on détruit ici une usine et demain on bâtira une prison »1. Telle est la thèse de documentaire.
Ce documentaire suggère en effet qu’en France, en Belgique et en d’autres pays d’Europe, les politiques mise en œuvre pour lutter contre la hausse du chômage sont plus sécuritaires qu’économiques : au lieu de combattre la pauvreté, on combat les pauvres. Aux côtés des quartiers riches, on tolère l’existence de banlieues de misère où se généraliserait la « tolérance zéro »2.
Patric Jean montre ainsi que l’on concentre dans ces quartiers de misère tous les problèmes de nos sociétés : fort taux de chômage, fort taux d’analphabétisme, faux taux de pauvreté, fort taux de précarité, fort taux de criminalité… Alors que, selon lui, c’est précisément dans ces quartiers que l’État est le moins présent : faiblesse et/ou difficulté d’accès des équipements culturels, faiblesse des infrastructures de transport et d’urbanisme, distance à l’autorité, etc. Le documentaire identifie alors les conséquences de cette logique discriminatoire propre à nos sociétés occidentales3.
Ce faisant, le réalisateur remet en cause l’image d’une démocratie européenne où tous auraient leur chance et offre un regard sur la société européenne, qu’il juge brutale4. Il déclare ainsi en introduction au documentaire : « Quelle drôle d’époque ! Que sommes-nous en train de faire ? Avons-nous perdu la raison ? »

Avec ce documentaire, Patric Jean souhaite dénoncer le changement de politique mis en œuvre en Europe depuis la fin des années 1990 : « C’est toute l’Europe qui est en train de passer du traitement social de la pauvreté au traitement carcéral »5. Le documentaire repose sur une argumentation rigoureuse6, le réalisateur ayant choisi un certain nombre d’exemples particulièrement pertinents. Ses thèses sont proches de celles que le sociologue Loïc Wacquant avait par exemple développé dans Parias urbains. Ghetto, banlieues, État. (La Découverte, Paris, 2006) ou celles du philosophe Jean-Paul Curnier. Ce dernier précise : « Le seul futur des démocraties occidentales aujourd’hui, c’est la menace de leur fin… Et l’on voit bien du reste comment, aux promesses d’un monde meilleur, se sont substituées les exhortations au rassemblement contre toutes sortes de menaces, comment à l’idée de conquêtes démocratiques s’est substituée celle du maintien d’une froide survie… »7.

Le film est sélectionné dans de nombreux festivals de films et y reçoit des prix.
Festival de Cannes – sélection à L’ACID
Festival de Berlin – prix Europa, mention spéciale, et prix Civis ARD
Visions du réel – Prix du public (mention spéciale)
Festival Ecocinéma – Grand Prix
19e Festival International du Cinéma Francophone en Acadie (Canada) – Prix Planète du Meilleur documentaire
Il reçoit par ailleurs des récompenses remis par des organismes de récompenses.
le Prix Henri Storck, organisé par le Fonds Henri Storck8, ex-aequo avec La Décomposition de l’âme de Nina Toussaint et Massimo Ianetta.
Enfin, sa sortie en salle française a été soutenue par L’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion)9.

Titre : La Raison du plus fort
Réalisation : Patric Jean
Premier assistant réalisateur : Agnès Fanget
Scénario : Patric Jean
Musique : Kamel Meraoumia
Directeur de la photographie : Patric Jean
Ingénieur du son : Rafick Affejee
Monteur : Nathalie Delvoye
Société de production : Arte France Cinéma, Lapsus, C.V.B., RTBF, W.I.P., Epeios Productions.
Directeur de production :
Durée : 86 minutes
Format :
Genre : film documentaire
Date de sortie : 2 février 2005

Site officiel du distributeur français du film, Eurozoom
Site à propos de Patric Jean avec espace laboratoire mise en ligne juin 2008
La raison du plus fort sur l’IMDb
Interview de Patric Jean sur le film

1↑ texte d’introduction du film cité dans Cultures & Dépendances : La Raison du plus Fort [archive], l’article consacré au film dans la revue Le Grand Soir le 10 mars 2003.
2↑ Joël Plantet explicite ainsi dans l’hebdomadaire Lien Social n° 701 du 18 mars 2004 : « Le réalisateur pointe par exemple la corrélation entre dérégulation du marché du travail et taux d’enfermement dans les prisons ; plus encore, il estime qu’une prison permettant au détenu de se réinsérer à la sortie est encore plus utopique qu’une société sans prison ; il parle de propagande en évoquant certaines émissions télévisées, et rappelle l’importance prépondérante des business que sont la vidéosurveillance et la sécurité. Il dénonce avec conviction cet univers de consumérisme — « nous sommes des Indiens soumis par quelques verroteries tendues par des conquistadores » — et de télésurveillance. »
3↑ La fiche programme [archive] du film sur le site officiel d’Arte France Cinéma précise : « Entre consommation et frustrations, racisme ambiant et logique sécuritaire, le réalisateur passe de l’autre côté du miroir et rencontre les laissés-pour-compte de nos sociétés modernes : à la porte du mitard ou dans la cave d’une cité, ces hommes vivent le plus souvent dans la peur et le désespoir. Au fil de ces rencontres, les conséquences de la logique discriminatoire de nos sociétés prennent corps. Patric Jean offre un regard critique et émouvant sur une société violente et polarisée, où se généralise la « tolérance zéro » ».
4↑ Cécile Mury, dans sa critique [archive] parue dans l’hebdomadaire Télérama le 5 février 2005 corrobore cette vision : « Par les témoignages qu’il a recueillis, par les scènes brutes qu’il a su saisir, Patric Jean pointe les ségrégations de notre société. La Raison du plus fort est une réponse intelligente et efficace à ceux qui croient encore à l’égalité des chances »
5↑ Citation citée dans Joël Plantet, La raison du plus fort [archive] dans Lien Social n° 701 du 18 mars 2004.
6↑ Alexis Trosset précise ainsi dans Première [archive] en février 2005 : « Simple et objectif, le film démontre que pour faire de l’homme un animal, il suffit de le mettre en cage. »
7↑ Jean-Paul Curnier est cité par Charles Castella dans le texte de présentation [archive] du film sur le site de L’ACID
_↑ édition 2002-2003 du Prix Henri Storck organisé par le Fonds Henri Storck [archive].
9↑ fiche du film [archive] sur le site officiel de L’ACID. »

(Wikipédia)

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