La Manif pour tous et les réseaux d’une “Internationale catholique”

PAR JÉRÔME HOURDEAUX Source : Médiapart

Le 13 janvier, la Manif pour tous réussit son premier coup de force médiatique en rassemblant à Paris 340 000 personnes, selon la police, et un million selon les organisateurs, contre le mariage pour tous (dont les premiers projets de décret ont été transmis vendredi 26 avril au Conseil d’État, trois jours après l’adoption de la loi). L’organisation et les moyens déployés sont impressionnants. Pas moins de 50 000 drapeaux et 10 000 pancartes avec le logo rose et bleu, représentant un père, une mère et deux enfants, ont été distribués aux manifestants. Au total, un million d’euros auraient été investis dans l’événement. Au milieu de la foule, l’Américain Brian Brown semble aux anges.

Officiellement, le patron de la National Organization for Mariage (NOM), la puissante association de lutte contre le mariage gay américaine, n’effectue à Paris qu’un simple voyage d’observation. Sur les photos et la vidéo qu’il poste à son retour, on le voit presque comme un simple touriste. Dans le compte-rendu qu’il publie sur le blog de NOM, Brian Brown salue la « rébellion pro-mariage » française, qu’il donne en exemple à ses concitoyens :« J’ai été tellement excité de faire partie de ce nouveau mouvement de solidarité international. (…) Je vous en dirai certainement plus sur mon expérience à mon retour. Et j’aimerais vous demander de vous joindre à moi pour réfléchir à des moyens plus créatifs de proclamer nos opinions pro-mariage avec passion et conviction… »

À la fin de son compte-rendu, Brian Brown évoque une réunion avec des responsables français qui se serait tenue la veille de la manifestation. « Comme je l’ai dit en terminant un discours hier soir devant des leaders français dans le combat pour la protection du mariage : Vive le mariage – Vive la France ! » Il n’existe aucune trace sur internet de cette rencontre, présentée par NOM comme historique, entre les mouvements américain et français. On sait juste, par le site Riposte catholique, que Brian Brown était, le samedi 12 janvier, l’invité d’honneur du Centre Charlier, un établissement fondé par l’un des leaders des traditionnalistes catholiques, Bernard Antony.

Il est difficile de dire précisément quels liens ont pu être noués à ce moment. Mais lorsque NOM organise sa propre « marche pour le mariage », le 26 mars à Washington, une forte délégation française a fait le déplacement. « Il y avait un important contingent français », confirme Jeremy Hooper, responsable du site LGBTGood As you et l’un des auteurs du site NOM Exposed, entièrement consacré à l’association. « C’est simple, il m’a fallu cinq bonnes minutes avant d’entendre un participant qui parlait autre chose que le français. »

Absente, Christine Boutin est représentée et un discours, que plus tard elle reniera, est prononcé en son nom. Plus étrange, la manifestation américaine présente de nombreuses similarités avec la Manif pour tous française, jusqu’à son logo, que l’on retrouve quasi à l’identique sur les mêmes pancartes. Pour Jeremy Hooper, c’est la preuve qu’un lien direct existe entre les anti-mariage gay américains et français. Selon lui, le voyage de Brian Brown aurait bien pu être l’occasion d’un « big deal ». Si la perspective d’une alliance internationale entre NOM et d’autres mouvements inquiète tant les militants pro-mariage gay américains, c’est que cette association a su se montrer, dans leur pays, redoutablement efficace.

NOM, à la pointe de la guerilla contre le mariage gay

NOM a été créée en 2007, initialement afin de mobiliser assez de Californiens pour obtenir l’organisation, dans cet État, d’un référendum visant à inscrire dans la Constitution que « seul le mariage entre un homme et une femme est valide ou reconnu en Californie ».

Au terme d’une campagne dans laquelle l’association aurait investi 1,8 million de dollars et durant laquelle elle se fera remarquer par l’efficacité de sa communication, notamment sur internet, la célèbre Proposition 8 est finalement adoptée par 52,24 % des électeurs californiens. Elle fait, depuis, l’objet d’une intense bataille juridique sur laquelle la Cour suprême fédérale doit se prononcer à la fin du mois de juin 2013.

Après sa victoire en Californie, NOM décide de poursuivre la lutte contre le mariage homo dans d’autres États, mais également d’attaquer sur d’autres terrains via une galaxie de « centres d’étude », « fonds de défense » et autres think tanks. En 2009, un Fonds de défense des pompiers (Firefighters’ Defense Fund), émanation du Fonds éducation de NOM (NOM Education Fund) obtient que soit reconnu par la justice comme « harcèlement », le fait d’avoir obligé des soldats du feu de San Diego à participer la gay pride locale. La même année, NOM réitère son coup de force de Californie et parvient à faire adopter par référendum un amendement constitutionnel interdisant le mariage homosexuel dans l’État du Maine. Toujours en 2009, alors que le mariage gay est en débat dans cinq États, NOM engage 1,5 million de dollars dans une campagne sur internet particulièrement remarquée intitulée Gathering Storm (Une tempête se prépare).

Très vite, NOM s’est également placé sur le terrain politique, tout d’abord en fondant dans plusieurs États des political action committee (PAC), un type particulier d’association ayant pour vocation d’influer sur tout type de scrutin, que ce soit une élection, un référendum ou un processus législatif. Et, en 2012, NOM s’invite bien entendu dans la campagne pour l’élection présidentielle en proposant aux candidats à la primaire républicaine de signer un« serment » dans lequel ils s’engageaient, en cas d’élection, à faire notamment voter un amendement à la Constitution des États-Unis bannissant le mariage homo au niveau fédéral. Une promesse signée par Rick Perry, Mitt Romney, Rick Santorum, Michele Bachmann et Newt Gingrich.

Contrairement à l’image que ses membres aiment à en donner, le mouvement NOM n’est pas réellement un mouvement« grassroots », c’est-à-dire né de la base, citoyen, presque spontané. L’association est en effet très liée à quelques organisations catholiques, plus particulièrement au puissant groupuscule intégriste, l’Opus Dei. À sa création, en 2007, l’association était ainsi hébergée à Princeton dans les locaux du Witherspoon Institute, un think tank de l’Opus Dei, connu pour avoir produit des “études” sur l’homosexualité et qui menait, avant la création de NOM, le combat contre le mariage gay. Luis Tellez, membre de l’Opus Dei et président de l’Institut Witherspoon, est d’ailleurs membre du conseil d’administration de NOM.

Cette organisation centralisée se retrouve également dans les quelques éléments disponibles sur le financement de NOM. L’association est particulièrement discrète sur ce sujet, mais on sait que ses revenus proviennent d’un nombre très limité de donateurs, tous anonymes. Selon les documents transmis au fisc, en 2009, NOM a encaissé 7,1 millions de dollars de donations, dont 68 % provenant uniquement de trois donateurs (2,4 millions, 1,2 million et 1,1 million). Pour cette même année, les cinq plus importantes donations, également anonymes, représentaient 75 % du total.Selon NOM Exposed, en 2011, cette concentration s’était encore accentuée avec cinq donateurs ayant apporté près de 90 % du budget total.

Cette opacité a déjà valu à NOM d’être la cible de plusieurs procédures fiscales, en Californie et dans le Maine. Mais jusqu’à présent, l’association a tenu bon, refusant catégoriquement de dévoiler tout élément permettant d’identifier ces mystérieux, généreux donateurs afin, officiellement, qu’ils ne soient pas la cible de pressions. Michael Cole, porte-parole de l’association LGBTHuman Rights Campaign, soupçonne, lui, NOM d’être « un acteur secret des politiques antigays, jouant le rôle d’une sociétéoffshore pour l’argent des antigays religieux ».

Opus Fidelis, la Fondation Lejeune et l’Opus Dei

Or les liens entre la Manif pour tous et NOM semblent n’avoir cessé de se resserrer au fil des mois. En janvier, un site appelant à un référendum sur le mariage en France, intitulé Laissez-nous voter, fait son apparition sur la toile. Très vite, des internautes repèrent que le créateur du site s’appelle Colton Burger, un informaticien travaillant pour une agence de communication américaine bien connue des militants pro-mariage gay américains :Opus Fidelis.

Spécialisée dans la communication sur internet et dans l’organisation de campagnes sur les réseaux sociaux, Opus Fidelis est en fait depuis plusieurs années la bête noire des associations LGBT, notamment en raison de son efficacité. Mais ce qui inquiète le plus, ce sont les idéaux que semble défendre cette agence de com’ catholique. En effet, son PDG n’est autre que David Lejeune, membre de la branche américaine de la célèbre association traditionnaliste anti-avortement, la Fondation Lejeune.

Opus Fidelis semble également être particulièrement bien vue par le Vatican. En 2010, l’agence a remporté un appel d’offres lancé par la Fondation pour l’évangélisation des médias (FEM) initiée par Benoît XVI afin de créer le réseau de médias sociaux de l’Eglise catholique. La plateforme créée par David Lejeune, Aleteia.org, est bien entendu très active dans l’information sur le Mariage pour tous français.

Au début du mois de janvier, l’agence a pris en charge l’organisation sur le web (créations de sites, de la newsletter…) d’une association baptisée Collectif pour la famille et le mariage(CFM), créée par Guillaume de Thieulloy, responsable des sites traditionnalistes Nouvelles de France et Observatoire de la christianophobie, avec Béatrice Bourges, l’une des porte-parole de la Manif pour tous, et de l’ancien ministre de la défense Charles Millon. Et le président de ce CFM n’est autre que Grégoire Boucher, l’homme dont Christine Boutin affirme qu’il est l’auteur du discours prononcé en son nom le 26 mars à Washington.

Dans les semaines qui suivent, le CFM met en place un autre site,Carton rouge pour Taubira, ainsi qu’une newsletter sur abonnement. Au bas de ses messages, en plus du logo de l’Opus Fideli, on remarque la mention d’une « Organisation internationale pour le mariage », qui aurait des bureaux à Dublin, Édimbourg, Londres, Paris, Rome et Washington DC. Brian Brown utilisera d’ailleurs la newsletter du CFM pour adresser ses encouragementsaux manifestants français le 19 avril, deux jours avant la Manif pour tous.

Mais, pour beaucoup d’observateurs, derrière cette organisation internationale, ce serait directement le Vatican qui tirerait les ficelles. « Nous savons que NOM a souvent servi de faux-nez – et obéit – à la conférence des évêques catholiques américains », explique David Cary Hart, auteur du blog The Slowly Boiled Frog, qui a particulièrement suivi le mouvement NOM et ses liens avec l’Opus Dei. Or « l’Opus Dei est la seule organisation catholique à dépendre directement du pape », rappelle de son côté Christian Terras, rédacteur en chef de la revue Golias.

Le « Renouveau charismatique » 2.0

De son coté, NOM Exposed avait découvert, en janvier 2012, l’organisation d’une réception organisée au nom de l’archevêque de New York au profit de la branche américaine de l’ONG Fidesco. Or le président de cette association n’est autre que le PDG d’Opus Fidelis, David Lejeune. De plus, l’adresse de réponse figurant au bas de l’invitation que s’est procurée NOM Exposed se trouve être la même que celle du siège de l’agence de communication.

Enfin, on peut remarquer que Fidesco est une ONG fondée en 1981 par la Communauté de l’Emmanuel, bien connue au sein du mouvement français de la Manif pour tous et dont l’histoire éclaire partiellement ces liens franco-américains. « Il s’agit d’un mouvement créé en 1976 sur les bases du “Renouveau charismatique”, un courant venu des États-Unis, qui a touché à la fois les églises catholiques, méthodistes ou évangéliques »,explique Christian Terras.

« Dans les années 80, le Vatican va les canaliser et les utiliser dans le cadre de sa stratégie de reconquête. Ils vont ainsi prospérer en développant, notamment, des agences de communication, car ce sont des gens très modernes. » En effet, selon Christian Terras, l’une des caractéristiques des 8 000 à 10 000 membres français de cette communauté est d’être « souvent des cadres supérieurs, dont beaucoup travaillent dans le secteur de l’internet ».

Il suffit en effet de jeter un coup d’œil à la liste des organisateurs et diverses associations membres du collectif Manif pour tous, pour constater une surreprésentation de la communauté de l’Emmanuel parmi les organisateurs, ainsi que leurs liens avec l’Opus Dei, la Fondation Lejeune et l’Église catholique. L’un des exemples les plus symboliques est sans doute Ludovine de la Rochère, présidente de la Manif pour tous, auteur d’un livre sur le professeur Lejeune sorti aux Éditions de l’Emmanuel et ancienne responsable de presse de la Conférence des évêques de France. C’est également un membre de la communauté, Jean-Baptiste Maillard, qui est à l’origine du site Homovox censé représenter les homosexuels au sein du mouvement. Parmi les autres organisateurs notables, on trouve également Elisabeth Montfort, rédactrice en chef de la revue de la communauté de l’Emmanuel, l’1nvisible.

Enfin, le siège du mouvement à Paray-le-Monial a été le cadre, au début du mois de novembre, d’un séminaire rassemblant les principales « têtes de réseaux » de la mouvance anti-mariage gay ainsi que plusieurs responsables politiques afin de préparer les mobilisations à venir.

« Ce qui caractérise les mouvements comme la communauté de l’Emmanuel, c’est d’être internationaux. Le mouvement charismatique est par essence international », explique le spécialiste de l’extrême-droite Jean-Yves Camus, qui a constaté« une professionnalisation et un dépoussiérage incontestable de leur communication. »

« La presse s’est beaucoup focalisée sur les groupuscules bien connues comme Civitas ou le Gud », poursuit Jean-Yves Camus.« Mais il ne faut pas exclure également une volonté de déstabilisation de la part des milieux hyper conservateurs américains, mélangeant intérêts politiques et privés, qui espèrent utiliser cette mobilisation pour déstabiliser un président socialiste, ce qui pour eux signifie communiste… »

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