Nazisme et antiquité, l’instrumentalisation du passé

Par Johann Chapoutot, maître de conférences à l’Université Pierre Mendès France (Grenoble II) et membre de l’Institut Universitaire de France. Ses recherches portent sur le national-socialisme et ses liens avec l’Antiquité. Sa thèse a été publiée en 2008 sous le titre Le National-socialisme et l’Antiquité (Presses Universitaires de France).

Afin de trouver une légitimité, le IIIe Reich a utilisé les références à l’Antiquité qu’il a soumises à une relecture raciale. La propagande puise dans le répertoire antique et exalte le canon physique grec au moment des jeux olympiques de 1936 ou à travers les représentations du corps dans les films de Leni Riefenstahl. Le concept de communauté de Platon ou la chute de l’empire grec sont réinterprétés en termes raciaux. Naît un discours racialisé qui instrumentalise entièrement le passé antique.

Conférence enregistrée à la Bibliothèque municipale de Lyon le 12 avril 2011.

 

Ce travail est parti d’un étonnement : celui suscité par les affirmations d’Alfred Rosenberg : « Les Grecs étaient un peuple du nord », ou celles d’Hitler pour qui il existait une « unité de race entre Grecs, Romains et Germains ». 

Soucieux de donner un passé glorieux à une Allemagne de surcroît humiliée (« Nous n’avons pas de passé », affirme Hitler qui déplore que les archéologues SS s’obstinent à fouiller les bois de Germanie pour n’y exhumer que de mauvaises cruches…), le Reich met en place la réécriture d’une Antiquité racialisée qui annexe la Méditerranée à la race nordique : cette référence antique racialisée offre dès lors aux nazis, malgré les oppositions vite réduites au silence, et grâce à l’étonnante démission intellectuelle des savants gagnés à la cause du national-socialisme, « l’opportunité de fabuler un discours des origines » . Celui-ci sera largement orchestré par une multitude de vecteurs, une intense propagande. L’historien se retrouve au cœur du projet nazi : il s’agit de dominer non seulement le présent et l’avenir, mais aussi un passé réécrit et instrumentalisé. « Peut-être peut-on voir là l’utilité de l’historien : l’historien tire sur les postiches, mouche les chandelles, se pend aux drisses et fouille dans les coulisses. Il interrompt la représentation et arrache les spectateurs à l’aliénation de l’illusion qui, si l’on s’abandonne à la volonté des acteurs ne cesse jamais. Contre un mythe de mort, il ne voit de remède que dans la mort du mythe, tout comme Robert Anthelme, qui dans l’espèce humaine, note, à propos de l’un de ses gardiens SS : « Ce qu’on voudrait, c’est commencer par lui mettre la tête en bas et les pieds en l’air. Et se marrer, se marrer […]. C’est ce que l’on a envie de faire aux dieux. » (Extrait de la conclusion de Le national-socialisme et l’Antiquité.)

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