Front national: voyage dans l’ordinaire raciste

Médiapart – Le 21 février 2012 – Marine Turchi

 

Les 10 et 11 septembre 2011, la journaliste Claire Checcaglini était aux universités d'été du Front national, à Nice. Comme de nombreux journalistes. A la différence qu'elle était de l'autre côté. De celui des militants frontistes. Celui de la soirée de gala à huis clos. Celui d'où rien ne doit sortir.  C'est en fait durant huit mois, de mai 2011 à janvier 2012, que cette journaliste a infiltré le Front national et gravi les échelons du parti. «Puisque le Front avance masqué, j’avancerai masquée moi aussi», dit-elle. Elle s'appelait Gabrielle Picard, nouvelle adhérente venue «pour Marine». Une immersion pour rendre compte de ce que le parti de Marine Le Pen ne laisse pas voir. Ce que les médias ne parviennent pas forcément à raconter. 

L'exercice n'est pas nouveau. La journaliste Anne Tristan l'avait initié en 1987 : elle avait adhéré au FN en se faisant passer pendant six mois pour une chômeuse, dans les quartiers Nord de Marseille. Claire Checcaglini n'a pas choisi une cité, mais Neuilly et les Hauts-de-Seine (92). C'est un département hétéroclite où quartiers bourgeois et populaires coexistent. Et c'est le troisième département de France en nombre d'adhésions frontistes (plus de 700, selon les chiffres internes du FN).

Son objectif ? Aller voir ce que dissimule la «dédiabolisation» du parti, ce «nouveau FN» affiché par Marine Le Pen. Le Front national a-t-il changé ? Qui sont ses militants et cadres ? Pourquoi adhèrent-ils ? Qu'est-ce qui les lie ? Pendant huit mois, elle a laissé traîner ses oreilles et parfois son micro. Ce témoignage livre une radiographie des militants frontistes d'aujourd'hui : si l'électorat de Marine Le Pen s'est élargi, sa base militante, elle, n'a pas changé. Une évidence, diront certains ? Encore fallait-il le démontrer.

On découvre surtout, dans la pratique, la stratégie de ce «nouveau FN». Un parti qui, pour arriver au pouvoir, nettoie la vitrine et remise ses personnages et propos sulfureux dans l'arrière-boutique. Un parti où l'on peut tout dire et tout faire, tant que rien n'est public. Où un membre du comité central – et candidat aux législatives – peut écrire ceci. «Nous sommes en campagne…», avertit d'ailleurs la vice-présidente du FN dans un mail destiné à freiner les ardeurs de l'un de ses responsables sur «l'islamisation».

Ce sont ces huit mois qu'elle raconte dans Bienvenue au Front – Journal d'une infiltrée, livre publié le 27 février aux éditions Jacob-Duvernet. Mediapart en publie les bonnes feuilles.

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Bienvenue au Front – Journal d'une infiltrée

9 novembre 2011. Au Carré, le siège du Front national, l'auteure discute avec le secrétaire fédéral du FN dans les Hauts-de-Seine. Il lui confie la stratégie de Marine Le Pen par rapport à l'islam.

 — Au niveau national, vous avez des consignes pour refuser des militants ?
— Non, mais j’ai dit à Marie-Christine (Marie-Christine Arnautu, vice-présidente du FN en charge des affaires sociales et responsable FN en Ile-de-France – NDLR) : il faut dénoncer l’islamisation, et non l’immigration. Elle me dit : ça fait partie de l’immigration. Je lui réponds que ce n’est pas la même chose. Moi je me fiche des Européens, et même des Chinois. Ce qui me dérange, c’est l’islam.
— Elle aussi, j’imagine.
— Oui, mais elle estime qu’il ne faut pas le traiter comme ça. Il faudrait pourtant qu’on parle de colonisation musulmane pour que les gens comprennent que c’est un peuple qui vient nous envahir et qui nous impose sa culture et sa démographie, et donc que nous allons y passer.
— Sur ce sujet, Marine (Le Pen NDLR) ne passe pas vraiment à l’offensive. Tu la connais personnellement ?
— On se fait la bise, on se tutoie, mais c’est de pure façade. Mais, une fois, j’ai eu un entretien au cours duquel elle m’a donné sa position sur l’islam. Elle m’a dit : voilà la stratégie. Nous n’aurons jamais les voix des musulmans, c’est une cible que je n’ai pas. Si je caresse l’islam dans le sens du poil de temps en temps, ce n’est pas pour eux, c’est pour les Français qui croient encore, ces cons-là, que l’islam est une religion. Ces gens-là, je ne veux pas perdre leur électorat. Si je dis que l’islam n’est pas fréquentable, que c’est la pire des choses, ils me traiteront de raciste et ne voteront pas pour moi. De sorte que pour le moment, c’est eux que je caresse dans le sens du poil.
Alors, je flatte la laïcité, parce que les Français sont très laïcs, ils sont même laïcards, ils estiment que toutes les religions ont le droit de vivre. C’est leur credo, ils ont appris ça depuis qu’ils sont tout petits, le principe de laïcité, ils le trouvent formidable. Donc, je fais en sorte de les flatter. En attendant, le Front ne rentre pas dans le lard de l’islam, et moi ça m’emmerde.
[…]
— Tu ne crois vraiment pas que la position de Marine au sujet de l’islam n’est qu’une stratégie électoraliste et donc qu’elle est véritablement contre les musulmans ?
Sylvain marque un temps d’arrêt : c’est difficile de savoir ce qui se passe dans la tête de nos dirigeants. Je ne sais pas s’ils font ça parce que c’est un bon gagnepain ou s’ils ont vraiment envie de gagner. Quand on veut le pouvoir, on ne fait pas les petites conneries du style « Durafour crématoire ». On ne raconte pas que l’occupation allemande, ce n’était pas si insupportable que ça, compte tenu des personnes qui sont mortes dans les camps de concentration, même s’il y en a un million au lieu de six millions, c’était une horreur. Il y a des images terribles et qui sont vraies. Et puis, mes arrière-grands-parents, ils y sont passés. Il fait chier, Jean-Marie. Mais Marine, au congrès, rappelle-toi, dans son discours, elle a répété six fois le mot pouvoir. Elle veut le pouvoir. Donc, ça me va très bien. De toute façon on veut le pouvoir, quel que soit le moyen d’y arriver. Quand on y sera, on verra ce qu’on fera. Tant pis si on dérape, tant pis si on est à côté de la belle voie qu’on s’est tracée, il faut qu’on gagne !

«On a tous eu des relations avec ces gens-là [les milieux néo-nazis]»

Dîner chez les Maréchal, couple de militants du FN, avec les membres du bureau du FN 92. Christian Maréchal est bien plus qu'un militant : membre historique du Front, il fait partie de la commission de discipline. Catholique traditionnel, il affiche les portraits du maréchal Pétain et de Jean-Marie Le Pen à son domicile. Ce soir-là, il s'inquiète de savoir si l'avalanche de messages «nazis» de Jean-Paul L., un militant frontiste, sont «publics» :

[…] « Mais ces messages sont-ils publics? ». Je le rassure, ils sont tout à fait personnels.
— Il suffit qu’un journaliste tombe là-dessus et l’information remonte, et alors le secrétaire général dit : Sylvain (pseudonyme donné au secrétaire départemental du FN dans les Hauts-de-Seine, membre du comité central et candidat aux législatives à Gennevilliers, NDLR) ne fait pas son boulot ! Toutes les histoires récentes, c’est comme ça que ça c’est passé. En commission de discipline, nous avons dû arbitrer sur des affaires qui n’auraient jamais dû sortir dans la presse.
— C’est exactement ce qui s’est passé pour Gabriac (Alexandre Gabriac, NDLR), le malheureux, ça n’avait pas à paraître dans les journaux, renchérit Nicole.
Le « malheureux » est un ex-membre du comité central du FN et conseiller régional de Rhône-Alpes, pro-Gollnisch, pris en photo faisant le salut hitlérien, d’où son exclusion du parti. Une décision qu’approuve Cédric : « À la veille des cantonales, Marine a été quasiment obligée de l’exclure. La photo, c’était quand même choquant. » C’est alors que, ne sentant pas de répondant en face, Cédric, presque gêné, semble s’excuser dans la minute qui suit : « Enfin, je sais bien que cela ne veut rien dire. » Que fallait-il alors pour qu’un geste ait enfin une signification aux yeux de ce jeune militant ? Cédric n’avait pas le profil de ces néo-nazis, ces skins que le Front a toujours voulu cacher. Rien dans son habillement ne trahissait ce type d’appartenance. Sans doute était-il effectivement satisfait d’avoir vu sa présidente faire la chasse aux nazis affichés en ce début 2011.

Mais un silence désapprobateur avait suffi à lui faire faire machine arrière. Cédric n’était pas là par conviction, mais par une absence de conviction, de conscience politique qui venait de lui faire dire qu’un signe de ralliement à la pire idéologie n’était rien. Il démontrait à cet instant son incapacité à répondre, répliquer, argumenter, protester. Quant à décrypter la stratégie de Marine Le Pen… Pourtant, Christian lui offre l’occasion de se réveiller en faisant une mise au point assez explicite : « Si tu vas chercher pour tous les responsables du Front, mon vieux. À un moment donné, on a tous eu des relations avec ces gens-là [les milieux néo-nazis]. On était avec eux tout le temps, aux congrès du Front, aux BBR, on était avec eux tout le temps », insiste-il. Cédric se tait. Ce rappel de ce qu’est et a été le Front ne suscite pas la moindre réaction chez mon voisin, pas même une moue désapprobatrice.
Le sujet est clos. Sylvain reprend la main et aborde le thème de la formation des militants pour parler en public.
— Il faut dire des choses suivant la ligne du parti, sans s’étaler trop, surtout il ne faut pas en dire trop et ne pas se laisser entraîner là ou les journalistes veulent nous entraîner, conseille Nicole. 
C’est alors que Christian, s’adressant directement à moi, commence à me faire un cours de mediatraining… Je savoure.
—Vis-à-vis des journalistes, ce qui est important, c’est de faire passer votre message, il ne faut pas rentrer dans leur jeu et répondre aux questions posées, surtout pas.
J’approuve et finis mon verre par la même occasion. Nous terminons cette soirée par quelques divagations sur la justice. Encore une fois, je remarque un certain décalage de Cédric quant à la ligne du parti et sa nature véritable.
— Au sujet de la peine de mort, j’aurais tendance à ne pas être favorable. Une nouvelle fois, Christian rectifie les propos de
Cédric : « Mais aujourd’hui nous sommes en position d'infériorité vis-à-vis de ceux qui tuent. Nous n'avons pas le droit de les flinguer quand ils font une saloperie ».

Un médecin révisionniste pour plancher sur le programme santé de Le Pen

10 novembre 2011. Colloque sur la santé organisé par «Idées Nation», le think tank du Front national, dans le XVearrondissement de Paris. L'auteure a la surprise de découvrir à la tribune le médecin révisionniste qui l'avait tant choquée aux universités d'été de Nice.

À la tribune, il n’interrompt cette fois personne, le ton est modéré, les propos mesurés. Devant les caméras, Jacques Kotoujansky est un conseiller de Marine Le Pen, tout ce qu’il y a de plus respectable. Le médecin révisionniste rencontré à l’occasion des universités de Nice est donc non seulement un ancien candidat du Front aux cantonales, mais aussi un membre du comité d’action programmatique sur la santé.

Avec quelques autres professionnels du secteur, il a donc concocté les propositions du FN sur la Sécurité sociale pour l’élection présidentielle. Celui qui avait eu une révélation en lisant Robert Faurisson prend en effet la parole parmi d’autres « experts » à l’occasion d’un colloque organisé par le think-tank du FN, le 10 novembre à l’espace Moncassin. Ces manifestations ouvertes au public sont censées démontrer combien Marine Le Pen est entourée de personnes compétentes. Après un bref exposé de chacun des intervenants, elle fait alors un discours sur le thème choisi. Parmi ceux venus écouter la bonne parole des experts et de la candidate, figure Sylvain, à qui je téléphone à ce sujet quelques jours plus tard. Mon secrétaire départemental convient qu’il a été lui aussi surpris de voir Kotoujansky sur l’estrade. Comme j’insiste, il me propose d’écrire à Marie-Christine Arnautu.
— Si tu préfères, je peux lui envoyer un mail, me demande-t-il. Me voilà donc chargée de corriger le courrier envoyé à notre vice-présidente. Je n’y change pas une ligne, ni même un mot. Voici donc ce que recevra celle qui est chargée pour la campagne de Marine Le Pen du volet « social et solidarité nationale ».

« Bonsoir Marie-Christine, Connais-tu bien Jacques Kotoujansky qui est intervenu au colloque sur la santé ? Les adhérents du FN 92 qui étaient venus à l’université de Nice et moi nous sommes retrouvés à dîner avec lui. Il nous a tenu un discours révisionniste et un peu “allumé” du style : “j’ai tout compris, nous sommes tous manipulés par le complot judéo-mondialo-maçonnique”, le tout agrémenté de dates, de chiffres, de noms qui faisaient de lui un expert en tout. Je lui ai répondu que nous préférions nous battre contre des ennemis visibles contemporains et français que contre des ennemis cachés, dépassés et étrangers. Bref, il avait un comportement de prédicateur, qui n’a plu à aucun d’entre nous. C’est avec ce genre de discours que nous faisons fuir les électeurs et les nouveaux adhérents. Nous sommes plusieurs à avoir été surpris de le voir à la tribune et à nous demander quelle était sa part d’influence sur les instances dirigeantes du FN. En sais-tu quelque chose ?
Cordialement,
Sylvain B. »

La réponse est aussi brève que rapide. Sylvain m’en envoie la copie.
« Bonjour, Si j’avais eu le moindre doute sur l’orientation de cette personne, elle ne serait jamais intervenue à notre colloque. Il est évident que jamais je ne l’ai entendue proférer ce genre de choses. Mais je n’ai échangé avec [Jacques Kotoujansky] que sur l’aspect “santé”.
MC »

Avant même de rédiger le courrier à Marie-Christine Arnautu, Sylvain m’explique que si le révisionniste sait tenir sa langue et qu’il peut aider notre candidate dans son domaine de compétence, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Une semaine avant la tenue de ce colloque sur la santé, la présidente du FN avait déclaré concernant le « détail de l’Histoire » que « le malentendu [avait] duré des années et [avait servi] de base à une caricature qui [avait] nui à notre mouvement ». Elle venait alors de rencontrer à Washington l’ambassadeur d’Israël…

19 novembre 2011. «Banquet des Mille» de Marine Le Pen dans le XVe arrondissement, à Paris, où elle présente son projet présidentiel devant un millier de militants. L'auteure assiste à une discussion entre le secrétaire fédéral des Hauts-de-Seine et Didier et Marcel, deux militants.

— De toute façon, nous avons un problème de surpopulation. Ce qui est terrible, c'est qu'on ne fait rien, on se laisse envahir par des gens qui n’ont pas la même culture que nous… Plus qu’une invasion, c’est une colonisation. Ils nous imposent leur façon de vivre et on les encourage.
— C’est sûr, c’est un fléau. Ça finira par exploser, parce qu’on entend de plus en plus des discours de haine.
— De haine contre la France, vous voulez dire ! C’est la raison pour laquelle la guerre civile, on y va droit, et encore ce n’est pas tout à fait vrai, parce que les Français sont tellement mous, tellement peu combattifs, qu’ils se laisseront faire. 
Marcel proteste : « Pourtant, on ne s’est jamais laissé faire dans l’Histoire. » 
Arrivent l’entrée au saumon et le vin.
Nous trinquons et Didier, jusqu’ici silencieux, nous expose brièvement les raisons de sa venue au Front.
— Les étrangers, quand on commence à en avoir plusieurs à côté, c’est gênant.
Sylvain n’a donc qu’une solution à préconiser :
— Quand une famille étrangère arrive dans votre immeuble et qu’elle commence à mal se comporter, à faire du bruit et qu’elle fait venir d’autres familles et que votre immeuble se remplit petit à petit, il faut déguerpir. Je recommande aux gens de vendre tant que leur logement vaut encore quelque chose, après c’est trop tard.
— De toute manière, c’est flagrant, la population a changé, poursuit Marcel. Je suis parti à l’étranger durant plusieurs années, quand je suis rentré, j’ai eu un choc. Je ne reconnaissais plus mon pays. L’autre jour, je suis allé à Bruxelles en train. Eh bien, la gare du Nord, ça fait peur, vraiment ça fait peur. Je me suis dit : il y a quelque chose qui me dérange, mais attention, je me défends d’être raciste.
— Si vous commencez à compter les Français de souche, vous vous apercevez qu’il n’y en a pas. Dans certaines villes, il n’y en a plus un seul, vous pouvez le vérifier, suggère Sylvain. 
Et alors que, pour la troisième fois dans la conversation, Marcel nous assure de son antiracisme, il nous déclare tranquillement : « Le noir, ça ne me va pas ».
— Et le problème des noirs, c’est que ça se voit, nous signale Sylvain, toujours aussi perspicace et venu ce samedi sans sa compagne martiniquaise, une femme « toute noire », comme il me l’avait un jour décrite.

La dédiabolisation du Front avait sans doute à ce point fonctionné que des remarques ouvertement racistes n’étaient plus considérées comme telles. Marcel paraît tout aussi sincère en nous expliquant qu’il n’aime pas les Noirs que lorsqu’il se défend de tout racisme. Rejeter une part de la population pour sa couleur de peau lui est d’autant plus facile à revendiquer qu’il est incapable de percevoir qu’il franchit une limite, incapable de savoir ce qu’est la discrimination, la xénophobie, l’extrême-droite. Sans doute, sous l’ère de Jean-Marie Le Pen, y-avait-il quelque chose de sulfureux, de provocant, d’ouvertement politiquement incorrect à appartenir au FN. Mais aujourd’hui, à force d’entendre les dirigeants du parti répéter sans cesse que le Front national est respectable, les néo-militants sont-ils sincèrement convaincus de cette mutation. Le mouvement étant soi-disant devenu un parti comme un autre, ne pas aimer les Noirs, les étrangers ou les musulmans est donc devenu une opinion comme les autres.

Un fichier de 7.000 maires constitué par le FN

7 novembre 2011. Réunion des responsables départementaux d'Ile-de-France au Carré. Dominique Martin, le «Monsieur parrainages» de Marine Le Pen (et son directeur de campagne dans la course à la présidence du FN) prodigue des conseils.

— Sachez que si Marine a décidé de vous faire un briefing le 19, c’est parce que ça commence à urger. D’autres, dont Dupont-Aignan, passent en personne pour les signatures or, d’après ce que j’ai cru savoir, il en aurait déjà récolté près de 400. Il va donc falloir sérieusement s’activer. Il est hors de question de prendre la signature des maires à la légère, parce que les expériences précédentes restent douloureuses. Cette année, il y aura encore moins de maires qui accepteront de signer, comparé à 2007 et 2002. C’est la lâcheté des élus. Donc, pour vous aider à les convaincre, vous trouverez dans le classeur tous les arguments à faire valoir. Tous les cas de figure sont envisagés. Il faut vous en imprégner, parce qu’arriver avec le classeur devant le maire et lui dire : attendez, je vais regarder l’argument de réponse numéro tant, ce n’est pas possible.

En revanche, il est possible voire nécessaire de préciser à des cadres du Front qu’ils ne doivent pas lire textuellement en entretien certains argumentaires du document fourni… Pourtant, le fameux classeur contient notamment « les arguments de la réplique », rédigé sous forme de dialogue théâtralisé des plus réussis !

Ainsi, au paragraphe 5 – intitulé : « On vous répond : je ne fais pas de politique dans ma commune » –, il est proposé aux secrétaires départementaux d’enchaîner de la manière suivante : « Personne ne vous demande un engagement partisan. Comme cela a été indiqué, en accordant votre signature, vous attestez simplement que celui-ci est sérieux, crédible et représentatif d’un important courant d’idées dans l’opinion.[…] Marier un couple de fiancés communistes ne fait pas de vous un maire communiste. Enfin M. Le Maire, permettez-moi de sourire, mais comment donc avez-vous été élu ? Il a bien fallu que vous défendiez un programme, des projets pour votre commune au service de vos concitoyens. Si je ne m’abuse, c’est faire de la politique… »

Et « si on vous répond : je vais subir des pressions » ? Là encore, le cadre FN peut apprendre sa réplique par coeur avec, en introduction, ces quelques mots rassurants : « ne soyez pas inquiet, cela n’arrive que très rarement, et ce serait bien le diable que cela tombe sur vous. » Mais, à en croire les déclarations de la présidente du FN, le diable faisait en sorte que cela tombe régulièrement sur les maires signataires… Enfin, si l’élu démarché répond « j’ai déjà signé », là encore avec beaucoup de spontanéité, le frontiste peut commencer sa réplique par le paragraphe 8 : « C’est formidable, M. le maire, vous jouez le jeu normal de la démocratie en permettant à un candidat de l’être, je vous en félicite. Puis-je savoir de qui il s’agit ? »

« On a essayé d’être très concret », précise s’il en était besoin Dominique Martin qui, au passage, trouve le document « pas mal fait », et distille encore quelques précieux conseils :
— Quand vous allez voir le maire, il faut le gratter là où ça le démange. Parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse. Il faut capter sa sympathie, détecter ce qui l’intéresse. Il faut essayer de connaître son métier, savoir un maximum de choses sur le maire. C’est un travail de séduction.

Un travail pour lequel le classeur offre également une arme : les photos de Marine. Dans les étapes à respecter lors des futurs entretiens en mairie, il est en effet recommandé de montrer Marine en tenue d’avocate, Marine en famille sur son canapé, Marine avec les ouvriers, Marine au Parlement européen avec papa, Marine au conseil municipal d’Hénin-Beaumont avec Steeve, Marine répondant aux journalistes et Marine souriante au milieu de la foule… Je cherche un instant Marine fait du vélo et Marine fait du ski, en vain… L’objectif des photos est double, est-il indiqué : « montrer que Marine est une femme de son temps, une femme politique de terrain et ridiculiser la diabolisation».

Une fois séduit, le maire doit donc faire l’objet d’un rapport.
— Ensuite, vous remplissez la fiche de renseignements. En page une, on récupère toutes les données personnelles, puisqu’il faut nourrir notre base de données et, en page quatre, vous donnez votre sentiment: doit-on laisser tomber ou doit-on continuer à travailler?

La fiche est encore plus précise : « Tous les détails que vous constaterez méritent d’être rapportés. Par exemple : prise de position sur la famille, la peine de mort, l’euro, la dette, l’Europe, la chasse, l’environnement. A t-il été militaire ? A-t-il été décoré ? Fait-il partie d’une association ? La commune souffre-t-elle de nuisances (rave party, gens du voyage…) ? »
À partir de tous ces rapports d’entretien, le Front se constitue un fichier aujourd’hui riche de près de 7.000 noms.

 

Interview de Claire Checcaglini par Marine Turchi et Sophie Dufau

«J'ai voulu prouver que cette "dédiabolisation" du FN était fausse»

Ce mardi 21 février, Claire Checcaglini a appelé les militants frontistes de sa section. Elle leur a dit qu’elle n’était pas Gabrielle Picard, militante depuis huit mois au Front national, venue «pour Marine», devenue responsable de section et potentielle candidate aux législatives, mais Claire Checcaglini, journaliste indépendante. Ce sont ces huit mois qu'elle raconte dans Bienvenue au Front – Journal d'une infiltrée,publié le 27 février aux éditions Jacob-Duvernet.

Son objectif ? Aller voir ce que dissimule la «dédiabolisation» du parti et ce «nouveau FN» affichés par Marine Le Pen. Le Front national a-t-il changé ? Qui sont ses militants et cadres ? Pourquoi adhèrent-ils ? Qu'est-ce qui les lie ? Pendant huit mois, elle a laissé traîné ses oreilles et parfois son micro. Ce témoignage livre une radiographie des militants frontistes d'aujourd'hui : si l'électorat de Marine Le Pen s'est élargi, sa base militante, elle, n'a pas changé. On découvre aussi, dans la pratique, la stratégie de ce «nouveau FN». Un parti qui, pour arriver au pouvoir, nettoie la vitrine et remise ses personnages et propos sulfureux dans l'arrière-boutique. Un parti où l'on peut tout dire et tout faire, tant que rien n'est public.

Mediapart. Comment est né ce projet d’infiltrer le Front national ?
 

Claire Checcaglini. Le point de départ, ce sont les cantonales. J’ai été révoltée de voir que l’UMP n’appelait pas à un Front républicain. En 2002, j’ai voté Jacques Chirac, sans aucune hésitation. Je me suis dit qu’on était en train de perdre la boussole. D'autant que beaucoup de médias, à ce moment-là, commençaient à parler de «Marine» – ce qui la rend plus familière –, à la présenter sous un jour plus sympathique. J’ai été surprise de trouver dansElle le portrait d’une femme politique d’extrême droite sur trois pages. Tout cela est problématique. Cela m’a donné envie d’aller voir au plus près la réalité du Front national. Savoir pourquoi on adhérait, déjouer la stratégie du parti, prouver que cette «dédiabolisation du FN» était fausse. La seule façon d’accéder à cela était de me faire passer pour une militante. Sans l'immersion vous n'obtenez pas certaines choses. D'autant qu'on sait qu’à l’extrême droite, il y a toujours des interdits, des choses qui ne doivent pas sortir. Si j’avais observé que le FN faisait des efforts réels pour écarter les personnes les plus extrêmes, je l’aurais noté, j’aurais eu un scoop : sauf que ça ne s’est pas passé comme cela.

Aviez-vous lu le livre d’Anne Tristan, qui avait elle aussi infiltré le FN, à Marseille, en 1987?

Non, je connaissais juste les travaux de Günter Wallraff et Florence Aubenas. C’est un ami qui m’a parlé d'Anne Tristan. Je n’ai pas voulu lire son livre avant la fin de mon infiltration, pour ne pas être influencée. Elle est allée dans les quartiers Nord de Marseille, dans la France “du bas du bas”, qui n’a plus aucun espoir – non pas que la misère justifie le racisme – mais ce que j’ai fait est un peu différent. Je me suis intéressée aux Hauts-de-Seine, un département avec des quartiers populaires (du côté de Gennevilliers) et des quartiers aisés (Neuilly). Les personnes que j’ai rencontrées, c’est une pharmacienne, un comptable, un ingénieur, une retraitée qui n’est pas tant dans le besoin que ça, même si elle se victimise. Je suis allée rencontrer la frange de la classe moyenne qui vote pour le Front national. Cet échantillonnage de militants assez varié m’intéressait. 

Comment avez-vous préparé cette infiltration ?

Il a d’abord fallu trouver quelqu’un qui accepte de figurer sur les fichiers du FN et en qui j’aie une confiance absolue. Ça n’a pas été simple. J’ai d’abord cherché parmi mes amis, sauf que, évidemment, lorsqu’on a une carrière professionnelle à mener… Un ami m’a dit : «Ne cherche pas parmi les personnes de ton âge, mais parmi ceux qui n’ont plus rien à craindre côté professionnel.» J’ai choisi ma grand-mère, qui s’appelle Gabrielle Picard. C’était parfait : un prénom chrétien, transgénérationnel, un nom bien franchouillard. J’aurais pu inventer un nom. Mais prendre une identité réelle ne sert qu’à une chose : pouvoir payer par carte bleue et signer des chèques au FN pour les meetings, les repas, etc. Je ne signais jamais de chèques devant eux, je me les faisais envoyer par ma famille.

J’ai aussi créé un compte Facebook, une adresse mail au nom de Gabrielle. Je me suis inventé une profession : écrivain public. Cela me permettait de justifier mon temps libre et de me voir confier des responsabilités. Et puis j’ai un peu répété sur mon discours, un discours que je ne tiens jamais. Je me suis entraînée à mettre en bouche le vocabulaire du Front national, des phrases du type “j’ai peur de l’islam”, “de cette immigration qui nous envahit”.

Vous vous êtes créé un personnage. Ce personnage, qu’allait-il raconter ?

Mon discours était simple : je devais être une «mariniste» convaincue parce qu’il fallait que je justifie le fait de n’avoir jamais milité au FN et que, soudainement, j’allais beaucoup m’investir. J’ai dit que Marine avait été le déclic, que je croyais énormément à la«dédiabolisation» du FN. Que sous Jean-Marie Le Pen il y avait des choses qui m’auraient gêné, que voter c’était une chose et militer une autre, que désormais on pouvait s’afficher FN grâce à Marine Le Pen.

Ce qui est frappant, c’est la vitesse d’ascension au sein de ce parti. Dès votre premier rendez-vous, on vous propose de prendre en charge le FN de Neuilly, mais aussi d’être candidate aux sénatoriales puis aux législatives.

On peut prendre des responsabilités très très vite. Et c’est l’une des forces du Front national : offrir des postes, des investitures aux élections à des personnes qui n’auraient pas de telles récompenses ailleurs, parce qu’elles ne s’expriment pas très bien, parce qu'elles ne sont pas à l'aise devant une caméra. Mais cela dit aussi quelque chose de ce parti. 

Claire Checcaglini raconte son premier rendez-vous avec «Sylvain» (pseudonyme), secrétaire départemental du FN 92 et personnage central du livre :

«J'ai dû manifester pour l’expulsion d’une famille d’origine étrangère. Là, on franchit un cap»

Comment avez-vous travaillé au quotidien et retranscrit tous ces échanges ?

Je prenais beaucoup de notes, j’enregistrais certaines réunions et conversations. J’avais une pochette à ma ceinture que je laissais ouverte avec mon téléphone dedans. 

Avec quelle fréquence avez-vous côtoyé les militants frontistes ? A quoi ressemblait votre semaine type ?

C’était de l’ordre d’une réunion minimum par semaine, et surtout beaucoup d’échanges par mails, il fallait maintenir le contact. Pour grimper dans le parti et avoir accès à d’autres personnes, j’ai dû être une militante modèle. Très vite, j’ai pris beaucoup de responsabilités : je suis devenue responsable FN à Neuilly, puis responsable formations-débats en Ile-de-France. Donc j’ai pu moi-même initier des réunions, comme celles des formations. Je ratais rarement le tractage du week-end et j’ai réussi à assister à un bureau régional, avec l’ensemble des responsables départementaux, dont Marie-Christine Arnautu (vice-présidente du FN et responsable Ile-de-France) et Dominique Martin («Monsieur parrainages» de Marine Le Pen).

Avez-vous rencontré les militants en dehors de ces réunions ?

Non, je ne voulais ni que les gens viennent chez moi, ni aller chez eux. D’abord, je ne voulais pas qu’ils me posent des questions trop personnelles. Ensuite, mon but n’était pas de violer leur vie privée ou de dévoiler leur vie intime. On peut penser que c’est irrespectueux de se faire passer pour une militante que l’on n'est pas, donc il faut se fixer des limites claires. 

Vous avez aussi choisi de ne pas avoir de voiture pour multiplier les trajets avec les militants.

C’était une manière d’avoir plus de contacts avec eux, et, effectivement, on a beaucoup discuté en voiture. Cela me permettait aussi de ne pas apparaître comme trop aisée, car j’ai bien senti chez certains militants que c’était important. 

Le personnage que vous avez créé était discret et loyal. Comment arrive-t-on à obtenir des informations, des réponses, sans pouvoir poser les questions qu’on aimerait, en tant que journaliste, poser ?

Lorsqu’on est en immersion, c’est parfois frustrant. On a envie de titiller la personne, et évidemment on ne peut pas trop. Par exemple lors de la rencontre avec un maire UMP pour obtenir un parrainage. A ce moment-là, je suis censée être la seconde de «Sylvain», être celle qui fait bonne figure et sourit, pas celle qui mène le débat. Il m’est aussi arrivée de poser des questions qui sont tombées à l’eau. Mais vous résistez à cela, parce que vous avez peur. Peur d’être démasquée. Lorsque j’enregistre la conversation dans le bureau de cet élu UMP,  s’il le découvre, ça se passe mal pour moi. Je n’ai aucun filet de sécurité, tout se casse la figure. Cela me dissuade de poser des questions dangereuses. Je ne voulais pas non plus trop influencer le fil des conversations. 

Au bout d’un mois, vous pensez à tout arrêter. Pourquoi ?

Au début, j’étais dégoûtée, un peu de moi-même aussi. La première fois que j’ai dû tracter, c’était à la sortie d’un parking, à la Défense. Vous tendez la feuille à la personne au volant, et à un moment donné, vous avez une personne maghrébine ou noire qui vous dit :«C’est de la pub ?» Là, c’est terrible parce que vous n’avez pas envie de dire ce que c’est, et vous n’avez pas envie non plus de faire de la discrimination au faciès. On se sent mal. Les débuts étaient durs. 

Qu’est-ce qui vous a permis de tenir huit mois ?

En sortant, j’avais besoin d’un sas de décompression, de raconter aussi, de temps en temps, même si très peu de personnes étaient au courant. Sinon je devenais schizophrène. Certaines fois, je me disais : «Allez-y, continuez à parler, je le dénoncerai.» Cela me motivait aussi. Et puis il y a deux fois où j’ai craqué. Comme cette fois où j’ai dû manifester pour l’expulsion d’une famille d’origine étrangère. Là, on franchit un cap :

Par la suite, malgré tout, je me suis attachée à ces gens, qui ont été très sympathiques avec moi. C’est important de le dire, parce que beaucoup de gens restent au FN, car, comme le dit Chantal(militante de Neuilly – NDLR)«c’est sympa». Et c’est un piège qui se referme sur eux. Comme «Gisèle» (militante retraitée – NDLR). La vie de cette femme se limite au Front national. Elle y passe un temps infini, gratuitement. Elle inonde les rues de Clichy avec son caddie plein de tracts, parfois seule.

 

Dans votre livre, vous parlez avec beaucoup d’empathie de cette militante ?

«Gisèle» avait un côté généreux, même si cela peut paraître étonnant d’être à l’extrême droite et d’être généreux. La première fois que je l’ai rencontrée, cela m’a vraiment donné envie d’essayer de lui parler. Elle distribuait les tracts, à la fin elle me dit : «Mais pourquoi les gens sont agressifs avec nous ? Nous, on a des solutions !» A ce moment-là, elle est d’une sincérité désarmante. Elle ne se rend pas compte de ce qu’elle fait, alors que d’autres en sont conscients. C’est sans doute pour cela que je me suis attachée à elle. Et puis il y a «Sylvain» . J’étais très très mal à l’aise vis-à-vis de lui. D’un côté, je suis effrayée par ses idées – pour le coup, lui est à l’extrême droite et il le sait. De l’autre, il avait ce côté très chaleureux, avec tout le monde, il m’a fait énormément confiance. J’ai un peu peur de sa réaction, mardi (ce 21 février, NDLR). 

Avez-vous craint le syndrome de Stockholm ?

J’ai adopté leur langage, le «nous», le «Marine», etc., parce que c’est comme ça que je le vivais et devais le vivre. Je n’ai évidemment jamais pensé que je deviendrai raciste ou d’extrême droite. Mais je me suis, quand même, attachée à eux. A «Sylvain», «Gisèle», «Caroline», «Guillaume», «Patrick»…

Mardi (21 février), vous allez leur révéler par téléphone votre véritable identité. Qu’allez-vous leur dire ?

Je veux les contacter avant la publication d’un article, car je me dois de leur dire qui je suis et leur expliquer ma démarche. Leur dire :«Je n’ai rien de personnel contre vous, ni contre qui que ce soit au Front national. Mais même si vous êtes gentils entre vous, vos idées font qu’on ne pourra jamais être amis, il y a des choses sur lesquelles on ne pourra pas passer.»

Ne craignez-vous pas leur réaction ?

Je crains leur réaction. Mais pendant huit mois, je leur ai posé plein de questions, je les ai observés. Aujourd’hui je veux leur dire :«Vous pouvez me posez toutes les questions que vous voulez.»C’est aussi important que je puisse me mettre à nu. Je ne convaincrai personne, c’est évident, mais ce sera moins brutal qu’une parution dans la presse. Humainement, je le leur dois. Par ailleurs, ils n’ont aucun intérêt à une réaction très violente. Car ce serait la démonstration que ce sont des brutes épaisses. Pour l’image de leur parti, ce serait terrible, une journaliste agressée par un militant du FN…

Ce que vous avez trouvé au cœur du Front national vous a-t-il surprise ?

Je pensais vraiment découvrir au Front national – mais peut-être que j’étais naïve –, beaucoup plus de «paumés» – entre guillemets – que je n’en ai trouvés. C’est-à-dire davantage de gens qui ne savent pas vraiment ce qu’est l’extrême droite, ne se rendent pas compte de la dangerosité du vote du FN. Marine Le Pen ayant une apparence assez sympathique, je me suis dit qu’elle avait peut-être finalement attiré des personnes avec son discours de«dédiabolisation». J’ai au contraire trouvé beaucoup de gens racistes et assumant leur racisme. En réalité, les gens sont au Front national essentiellement parce qu’ils sont contre les musulmans.

L’islamophobie est, selon vous, le ciment de tous ces militants venus d’horizons divers ?

Oui, à 99 %. C’est vraiment quelque chose d’assumé, de décomplexé. Ce n’est pas comme l’antisémitisme, qui n’est pas très répandu au Front. L’islamophobie se traduit par un fantasme : celui de l’invasion, la colonisation. Comme dit «Henri», un militant :«Mais ils vont nous dévorer !» Ou un autre, lorsque nous passons dans un lotissement : «Ils sont jusque dans les pavillons !»

Les recadrages sur l'islamisation car « on est en campagne »

Ce que vous racontez, c’est que toutes les discussions des militants, dirigeants, cadres, y compris les plus anodines, dérivent, systématiquement, à un moment ou un autre, sur les Arabes ou les musulmans.

 

L’un des enseignements de votre livre, c’est le manque de contradiction interne : selon vous, des militants sont sur une ligne moins radicale mais ne parviennent pas à avoir le dessus ?
Si on croit à la dédiabolisation du Front national, certains propos devraient vous faire fuir. Mais personne ne fuit. Il n'y a plus de barrières morales.

Elle raconte l'anecdote de «Cédric» :

Comment coexistent les nouveaux adhérents du FN, et les plus anciens, aux références différentes ?

D’abord en étant sympathiques entre eux. On peut se sentir bien au Front national, comme dans une famille : on a souvent des réunions, des dîners au restaurant. Et puis on a le droit de tout dire et on a l’impression que le fait de tout dire – du moment que ce n’est pas public – est intéressant parce cela signifie justement qu’on est plus libre, plus ouvert qu’ailleurs, que c’est la preuve d’un véritable parti démocratique. Donc cela permet à chacun de laisser l’autre raconter n’importe quoi.

Vous racontez les confidences que vous fait «Patrick», candidat suppléant aux législatives à Neuilly-Puteaux. 

La thèse de votre livre, c’est que le FN nettoie sa vitrine, mais que, derrière, rien n’a changé dans le parti. On a l’impression que, tant que ce n’est pas public, rien n’est un problème ?
Oui, c’est leur obsession.

Elle livre plusieurs anecdotes très significatives à ce sujet, notamment le récit de la soirée de gala  interdite à la presse des universités d'été de Nice :

Le secrétaire départemental du FN92 vous livre la vraie stratégie à mener par rapport à l'islam, que lui aurait expliqué Marine Le Pen. Quelle est-elle ?
Vous apportez d'ailleurs une preuve : le colloque «immigration-islamisation» et le recadrage, par mail, de la vice-présidente car «on est en campagne» et il faut faire attention à «l'image» :
Est-ce que cela ne pourrait pas être, au-delà d’un «recadrage de campagne», un véritable virage du FN ?

 

Lors d’un débat «nationalisme contre mondialisme», j’avais fait venir Edouard Ferrand (président du groupe FN au conseil régional de Bourgogne – NDLR). Lorsque, en fin de soirée, quelqu’un explique que ce serait intéressant que le FN ne soit pas cantonné à ses terres (immigration, etc.), Edouard Ferrand répond que «quand même, ce qui marche le mieux, c’est insécurité-immigration parce que les Français sont confrontés aux hordes d’étrangers». C’est le fonds de commerce du FN.

Marine Le Pen met en avant des thèmes économiques et sociaux, comme la sortie de l’euro par exemple. Ces thèmes sont peu présents dans votre livre. Pourquoi ?

Les militants en parlent beaucoup moins. Tous n’ont pas forcément la compétence pour parler de la sortie de l’euro, de comment on construit l’Europe. Parler de souveraineté, ce n’est pas tout à fait aussi facile que de dire «j’en ai marre de ces Ben-merguez».

«Cohen, s’il n’y en avait qu’un…»

Vous évoquez une autre obsession du FN : celle que la vie de l’intérieur soit dévoilée à l’extérieur.

A plusieurs reprises, lors de réunions, Marie-Christine Arnautu met en garde : «Tout ce qui est dit ici est confidentiel et rien ne doit sortir», ou «faites très attention, aujourd'hui tout est filmé, tout est enregistré». Au FN, cela prend une dimension spéciale. Car le risque n’est pas le dévoilement d’une discussion à bâtons rompus, avec un langage un peu plus relâché, moins prudent, où le fond des choses ne change pas. Quand on est dans l’intimité du Front national, on franchit à chaque fois une étape. Il y a des choses qui ne doivent pas être rapportées. Lorsque, lors de cette réunion par exemple, Marie-Christine Arnautu nous dit avec un petit sourire que Jean-Louis Cohen, un maire, a signé pour Le Pen en 2007, et que le secrétaire départemental répond : «Cohen, s’il n’y en avait qu’un…», là, on est ailleurs.

Le FN est-il un véritable parti de militants ou est-il devenu un parti de fans de Marine Le Pen ?

Il y a beaucoup de fans de Marine Le Pen, mais les fans militent ! Il y a effectivement des personnes qui ne viendront qu’aux meetings, mais il y a aussi un travail militant assez important : tractage, boîtage, collage – pas ou peu de porte-à-porte en revanche, car ils ont peur d’être mal reçus. Marine Le Pen suscite un dévouement extraordinaire.

Le Front national milite-t-il à Neuilly ?

A Neuilly, on donne de l’argent au Front national, mais on ne milite pas, on ne se montre pas. D’ailleurs, j’avais, au début, envoyé un mail groupé aux 90 adhérents. Une militante m’a téléphoné, furieuse : «Mais enfin, on ne fait jamais ça avec un fichier politique ! Faire partie du FN, ce n’est pas anodin !» Cela restait pourtant au sein du parti, je ne dévoilais pas publiquement son appartenance au FN.

Vous évoquez aussi la difficulté du FN à recueillir ses 500 parrainages et vous dites que l’alerte est réelle.

Sur ce sujet, il n’y a aucun bluff. Mi-février, Marine Le Pen avait 400 signatures. Ils ont d’énormes difficultés. Par exemple, lorsque j’assiste à une réunion avec Marie-Christine Arnautu, Dominique Martin et l’ensemble des responsables départementaux d’Ile-de-France, c’est le sujet majeur abordé. Dominique Martin joue les VRP, il motive les troupes : «Vous allez au cul des vaches chercher les maires, vous chaussez vos bottes et vous y allez !»

Comment se passent ces rencontres avec les maires ?

On dispose d’un petit classeur, un «lutin», avec des arguments extrêmement détaillés et préconçus pour chaque réponse. On prend le militant frontiste pour un enfant avec des phrases du type :«Soyez ponctuels»«restez aimables». C’est théâtralisé. On nous dit de bannir le mot «parrainages», car cela veut dire qu’on soutient, etc. On montre les photos de Marine Le Pen : Marine en tenue d’avocate, Marine en famille sur son canapé, Marine avec les ouvriers, etc. Mais on recueille surtout le maximum d’informations sur les maires et on remplit une fiche. On essaye de les faire parler, bien au-delà de ce qu’ils peuvent penser de la candidature de Marine Le Pen. Leur position sur la peine de mort, sur la famille, etc. Le Front national se constitue un vaste fichier.

Des élus UMP pro-Front national

Dans votre quête des parrainages, vous croisez aussi des maires et vice-présidents du conseil général UMP très accueillants…

Très clairement, Philippe Pemezec (vice-président du conseil général, maire du Plessis-Robinson – NDLR), nous a dit que, si cela avait été anonyme, il nous l’aurait plus volontiers donné. Il est ravi de nous voir et d’échanger auprès de personnes qui vont le comprendre. Il nous dit : «Moi, je me suis jamais trompé d’ennemi, je suis de droite, et j’ai même voté Jean-Marie Le Pen en 2002 contre Jacques Chirac.»

Vous rencontrez également Yves Révillon, maire UMP de Bois-Colombes et autre vice-président du conseil général. Lui n'est pas contre une alliance avec le Front national ?

Au FN, l’adversaire politique est-il la gauche ou l’UMP ?

L’ennemi numéro un, c’est l’UMP, puisque le Front national rêve d’une chose : faire exploser la droite, récupérer des gens comme les maires que j’ai rencontrés. Ils veulent casser le cordon sanitaire qui existe malgré tout aujourd’hui encore. Ils n’ont pas du tout intérêt à ce que la gauche soit affaiblie et à ce que la droite républicaine soit en position de force.

Quel accueil aviez-vous avec le Front national sur le terrain ?

Cela dépendait des quartiers. D’autant que lorsqu'on tracte pour le FN, on fait de la sélection au faciès, on trie un peu. A Neuilly, on n’avait pas un très bon accueil, mais moi cela me faisait du bien(sourire). En revanche, sur les marchés, dans des villes plus populaires, les gens nous félicitaient, nous serraient la main, aimaient bien parler avec nous. On imagine que Marine Le Pen a des chances de séduire un électeur sur cinq. Dans les quartiers populaires, elle a déjà progressé. On nous a donné les chiffres d'adhésion, ils sont effrayants en Seine-Saint-Denis : + 70 % en quelques mois. Nous allons nous prendre la montée du FN de plein fouet.

Au-delà du FN, il y a aussi dans votre livre le portrait d’une France où le racisme ordinaire a fait son chemin. Est-ce un avertissement lancé à la classe politique ?

Ce serait très prétentieux. J’ai simplement voulu apporter le témoignage de ce que j’ai vu. Mais je pense qu’on doit tous se poser la question de la montée du Front national. Il y a une responsabilité collective, à divers échelons. Il y a un déficit de l’école : quelles sont les valeurs républicaines, l'enseignement de l’histoire qu’on a pas su faire passer ? Une partie de la gauche a complètement laissé tomber l’électorat populaire. La fameuse Gisèle a un dévouement pour Marine Le Pen qui est comparable au dévouement de militants communistes il y a des années. Cette femme est une ancienne garde malade, elle aurait pu faire partie de ceux qui votent très à gauche. Elle vote très à droite. Il y a une responsabilité de la gauche et de la droite d’avoir laissé ces gens-là partir à l’extrême droite.

C’est aussi, implicitement, une critique de la couverture journalistique. Comment les médias peuvent-ils raconter cet autre versant ?

Je ne suis pas journaliste politique, je n’ai pas suivi le FN auparavant, je ne veux donner de leçons à personne. Je raconte simplement cet épisode où deux étudiantes en journalisme n’assistent pas à la réunion à huis clos, se voient ensuite servir un discours “prêt à diffuser” et repartent avec l’idée que l’extrême droite n’est pas si extrême que cela, comme elles me l’expliquent. Je pense que si l’on suit les frontistes sur le long terme, au fur et à mesure, on obtient des éléments. Certains journalistes le font formidablement bien.

Comment avez-vous, lors des dernières semaines de votre infiltration, préparé votre sortie du Front ?

Je prétends que je déménage. Cela me permet d’échapper à la candidature aux législatives à Neuilly. Je me rends à la fédération de Paris – où je retrouve d’ailleurs les mêmes discours, avec des parcours un peu différents. Sauf qu’on me propose, là aussi, d’être candidate aux législatives, alors qu’on me connaît à peine. Ma sortie du Front, que j’espérais en douceur, ne se passe pas comme prévu. Je découvre que ma candidature a été avalisée par Marie-Christine Arnautu, la responsable de Paris, et Steeve Briois (secrétaire général du FN – NDLR), car il manquait une femme. Je sens que le piège peut se refermer sur moi. Je n’aurais pas pu refuser une nouvelle fois : pour eux, c’est un cadeau qui m’était fait.

Le 8 janvier, lors de la galette des rois du FN, en Seine-Saint-Denis, vous décidez de ne pas aller à votre dernière réunion, prévue le lendemain. C’est donc une sortie soudaine ?

Je décide de fuir parce que je n’ai pas le choix. Depuis un mois, officiellement, j’ai des problèmes personnels. J’ai reçu de «Sylvain» un mail compassionnel, avec une proposition d’aide sincère, qui m’a profondément déstabilisée. Je n’ai pas pu leur dire au revoir. C’est pour cela qu’aujourd’hui j’ai envie de leur parler. Je ne sais pas s’ils liront le livre. J’aimerais bien.

Certains frontistes ont-ils eu des doutes à votre égard ?

Aucun. Un jour, «Sylvain» m’a dit «c’est fou ce que tu t’investis», donc j’ai levé le pied la semaine d’après en loupant quelques réunions. S’ils avaient des doutes, ils ne m’auraient pas donné davantage de responsabilités, ils ne m’auraient pas emmené démarcher les maires. Marie-Christine Arnautu ne m’aurait pas fait rentrer dans certaines réunions, même si elle se méfiait de moi.

Dans quel état d’esprit êtes-vous sortie de ces huit mois ?

Vous en parler me fait du bien. Je crains surtout la réunion de mardi. Je ne suis pas comédienne. Les limites de cette immersion, c’est qu’on est obligé de faire certaines choses qu’on a évidemment pas envie de faire. J’ai par exemple rapporté un parrainage… Lorsque je n’étais pas sous le regard des militants, je mettais les tracts FN à la poubelle. Vous avez honte de ne pas pouvoir réagir. Honte d’être assimilé à ces personnes. Honte du regard des autres.

 

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