Marine Le Pen et le «client-électeur»

Article paru sous le titre original de "Quand le directeur de campagne de Marine Le Pen moque le «client-électeur»", sur le site de Médiapart, le 29 mars 2011, par Marine Turchi.

L'intégralité de l'article, avec les liens sonores et vidéos est disponible pour les abonnés.

Il faut s'adresser au «client-électeur» comme un «Monsieur Coca-Cola», en étant «démago à mort» pour «empiler» et «stocker» «les voix»; ne pas hésiter à emmener ses «enfants» parce que «ça (les retraités), ils aiment!». Voilà les conseils prodigués aux militants frontistes en 2007 par Dominique Martin, le directeur de campagne de Marine Le Pen dans la course à la présidence du FN. Mediapart publie les bandes sonores de ses propos, enregistrés par le journaliste Benjamin König. (accessible sur le site pour les abonnés)

 

Candidat aux cantonales à Cluses (Haute-Savoie), où il est conseiller municipal depuis 1989, conseiller régional Rhône-Alpesdepuis 1992, Dominique Martin a été ledirecteurde campagne de Jean-Marie Le Pen aux européennes de 2009, puis celui deBruno Gollnisch aux régionales de 2004 et 2010, avant de le lâcher pour Marine Le Pen, parce qu'elle «incarne la nouvelle génération qu'attendent lesFrançais».

 

La victoire de la fille Le Pen lui a valu une promotion: en janvier dernier, il a été confirmé comme membre du bureau politique du FN etnommé au poste clé de délégué général adjoint. Il est donc désormais en charge… de la formation des cadreset des élus du FN, de la préparation des élections et de l'élaboration desargumentaires et études.

 

A l'occasion d'un atelier intitulé «politique électorale», au congrès du FN, à Bordeaux, en 2007, ce proche de Marine Le Pen a tenu undiscours extrêmement méprisant à l'égard des électeurs (notamment les retraités et les «Portugais (qui) font tout à la main, roulé sous lesaisselles») et s'est livré à des imitations dégradantes.

 

Benjamin König, journaliste, avait assisté à cet atelier et enregistré ces propos. […] Dominique Martin évoque «le repas des anciens à Cluses, (…) 600personnes, un par un, deux heures de temps», où il s'est rendu «avec trois de (ses) quatre enfants» pour être «bien bien démago» et parce que «ça, ça le fait, ils aiment!». 

 

Puis Dominique Martin évoque ses porte-à-porte, où «le client électeur est flatté,c'est Monsieur Coca-Cola lui-même qui frappe à sa porte!» 

 

La «crédibilité» d'un politique, selon cet élu, n'a rien à voir avec son programme. Il suffit d'occuper les médias: «Plus votre nom est dans les journaux, plus on vous entend à la radio, plus on vous voit à la télé, plus vous êtes crédible». Une leçon bien apprise par Marine Le Pen.

 

Le journaliste Benjamin König raconte les circonstances de cet enregistrement: «Ce montage sonore a été réalisé à partir d'unenregistrement total de 17 minutes, lors du congrès du FN àBordeaux, le 17 novembre 2007, à 16h. Alors, nouvellement étudiant enjournalisme et accrédité pour l'occasion, j'avais poussé la porte de cet atelier “Politique électorale” qu'animait DominiqueMartin. Intrigué,je m'étais assis au premier rang, accréditation de presse en évidence, et n'avais eu qu'à tendre le micro vers les enceintes. Il ne s'agit doncpas d'un son “volé”, comme l'avait dénoncé Dominique Martin en 2008,lorsqu'un hebdo local, le Messager, avait sollicité une réaction.»  

 

«Client-électeur», «Monsieur Coca-Cola», «démago»: ces recettes de recrutement contrastent complètement avec le discours de Marine Le Pen, qui dénonce constamment le «système UMPS» et le «mépris» de «la classe politique» pour le «peuple». Le 27 mars encore, en direct sur LCI, elle s'en est pris violemment à Jean-François Copé, qui fustigeait les candidats anonymes et incompétents du FN. «Mais quel mépris! quelle arrogance!», répliquait-elle.

 

A vrai dire, Dominique Martin est rodé. Il pousse à outrance les techniques de marketing politique. Militant depuis 1983 au FN et secrétaire départemental du FN de Haute-Savoie, il s'est présenté à vingt et une élections! Sur son site figurent une flopée de photos le mettant en scène (sur sa moto, avec des retraités, etc.) et de clips de campagne, dont «Changer la ville» (qui figure dans notre enregistrement sonore). Dans ce clip, réalisé pour les municipales de 2008 à Cluses, le refrain («Pour vivre demain, votez Martin!») est entrecoupé de paroles invitant au «renouveau»: «On y a tous cru/ On nous a bien eus/ On a décidé et on est décidés / A changer d'municipalité!».

 

Les 15 et 16 janvier dernier, au congrès du FN à Tours, ce proche de Marine Le Pen était à nouveau intervenu, pour distiller quelques bonnes recettes dans la perspective des cantonales. Cette fois-ci dans une version plus aseptisée puisqu'il se trouvait à la tribune. Il évoquait le «premier principe» en politique, «l'identification du candidat», et incitait ses collègues frontistes à:

 

– «s'afficher comme le candidat du Front» en «port(ant) la flamme à la boutonnière de façon à provoquer la curiosité»

– «rencontre(r) les journalistes de la presse locale» pour qu'«une certaine empathie se crée»

– «rencontre(r) les maires de (leur) canton» pour qu'ils soient «flattés»

– «faire la tournée des popotes: cafés, bars, locaux associatifs, etc., partout où la rumeur circule»

– «réagi(r) à tous les événements par tracts et par voie de presse: agression, fermeture d'usine, délocalisation, fermeture de services publics, régression sociale, communautarisme, etc.»

– «stigmatis(er) l'ennemi» «pour rentrer dans la cour des grands»: «le sortant ou son dauphin quelle que soit sa couleur politique».

 

Contacté par Mediapart, Dominique Martin n'est qu'à demi embarrassé. «Oh, je m'en souviens, ce n'est pas du tout incroyable… On dénonce les méthodes des autres, et on le fait parce que le combat est injuste. Ils ont une armada, on a des lance-pierres.» Il le reconnaît, «oui, ça s'apparente à des méthodes commerciales. Les électeurs sont des chiffres, des nombres, il faut faire du chiffre, c'est la méthode de l'adversaire».

 

Lorsqu'on demande si ce mépris vis-à-vis des électeurs ne contraste pas avec le discours du FN, Dominique Martin s'agace: «C'est quoi votre problème? Vous me parlez d'un truc de 2007, on est en 2011, et vous vous basez sur une bande piratée, obtenue frauduleusement! Laissez-moi dire ce que je veux en 2011 et 2012!» On insiste. «Vous avez quel âge Madame? Vous êtes naïve à ce point-là? Regardez les fraudes électorales en Rhône-Alpes!»

 

Au Front national, cette bande sonore inquiète un peu plus. «Je ne suis pas au courant… qu'est-ce qu'il raconte sur cette bande?», interroge Alain Vizier, le directeur de la communication du parti. On explique. Tout à coup, Alain Vizier n'est plus certain que Dominique Martin fut le directeur de campagne de Marine Le Pen. «Ah, non, non…. Ou alors il était peut-être l'un des directeurs de campagne.» La fiche détaillée de Dominique Martin sur le site du FN sera là pour leur rafraîchir la mémoire.

 

Médiapart 

Marine Turchi

 

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